Un jour sur Kahyia

Ainsi prit fin l’ère des Penseurs, et Kahyia s’éveilla…

Enada

 

Les premières lueurs de l’aube commençaient à poindre, Wulio ne tarderait plus à s’élever au-dessus de l’horizon et déjà quelques enfants s’étaient éveillées. Certaines jouaient entre elles tranquillement ou se chamaillaient. Les plus jeunes tétaient leurs mères toujours endormies, couchées sur le flanc. Cette activité réveilla Dajbil qui étira ses membres robustes et néanmoins endoloris par la longue migration vers le wulo. Malgré les émotions nocturnes qu’elle avait connues, la tribu que guidait Dajbil ne pouvait se permettre de perdre du temps ; et devait atteindre, aussi vite que possible, les contrées plus fertiles de Zeyia. Une fois debout sur ces quatre pattes, Dajbil réveilla le reste de son groupe afin qu’elles reprennent des forces avant la longue marche qui les attendaient.

En effet, au milieu de net, des enudta, dont elles devaient traverser le territoire, étaient partis en chasse contre un troupeau de bartii qui peuplaient la région. Le remue-ménage provoqué lors de l’assaut final avait réveillé et effrayé les plus jeunes de la tribu. Les enada ne craignent pas vraiment les enudta, mais Dajbil avait tout de même pris la décision de se mettre en position de défense resserrée. Les adultes vigoureuses et leurs pointes dorsales se plaçaient à l’extérieur ; les adolescents et les mères constituaient un second cercle autour des juvéniles qui étaient ainsi protégées au centre du dispositif. Rassurer les enfants était la priorité afin que toutes se rendorment rapidement pour se tenir dans la meilleure forme possible au wulir. De plus, existait toujours le risque de voir s’approcher du campement des charognards, ou divers petits prédateurs, qui suivent les enudta lors de leurs chasses ; et finissent les restes laissés sur les carcasses. Une fois calées fermement les unes contre les autres, elles se rendormirent. Dajbil demeurait la dernière tellement son corps la faisait souffrir. C’est pourquoi elle entendit, au loin, les rires et chants de victoires des enudta qui accompagnaient, après une chasse réussie, le retour à leur village.

Dajbil avait pris la suite de Rogial, sa mère, une vingtaine de wulian auparavant en tant que matriarche du groupe familial qui comptait aujourd’hui plus de 70 membres. Rogial était morte il y a peu mais à un âge bien avancé pour une enada. D’ailleurs, une fois arrivée au but de leur voyage, Dajbil devra clarifier deux points importants. Déjà, sa priorité sera de discuter avec sa tante Kopura la scission en deux tribus autonomes ; le trop grand nombre d’individus ralentissait la marche et complexifiait lourdement la gestion quotidienne. Ensuite, le poids des multiples décisions que Dajbil avait à prendre devenait de plus en plus dur à supporter au vu de son bel âge. Passer le relais à une jeune parente lui semblait le moment adéquat. Ainsi elle espérait finir tranquillement ces jours, comme sa mère il y a peu, tout en prodiguant des conseils avisés à sa remplaçante. Son choix se porterait naturellement soit sur l’une de ses deux filles, Lebora et Akuli, soit sur sa sœur cadette, Mobiji. Lebora avait certes fondé une belle et grande famille et s’était montré une très bonne mère ; mais elle n’avait jamais exprimé un quelconque intérêt pour diriger un troupeau. Par contre, Akuli, bien que plus jeune, avait déjà traversé de multiples épreuves qui l’avaient endurcie. Elle avait notamment subi le décès accidentel de son premier compagnon alors que sa fille n’était qu’un bébé, nécessitant une attention toute particulière. Puis elle était retombée sous le charme d’un nouveau prétendant ; avait su le séduire et avoir ensemble un second enfant, toujours en bas âge actuellement. La présence de ce petit mâle compliquait d’ailleurs la prise de décision de Dajbil ; cette charge familiale demeurait peu compatible avec celle de matriarche d’un troupeau. Malgré tout Akuli était très proche de Dajbil et prompte à lui donner son avis sur tel ou tel problème qui se présentait. Sa seconde option portait sur sa sœur, Mobiji, qui avait à peu près le même âge qu’elle lorsqu’elle endossa le rôle transmis par leur mère. Mobiji avait donné naissance à quatre petits, dont la plus jeune était maintenant adolescente. Ainsi, Mobiji s’était montrée responsable tout au long de sa vie ; épaulant, de plus, régulièrement Dajbil dans ses fonctions de matriarche. Dajbil avait encore quelques wulian devant elle avant d’arrêter son choix. Elle parlerait de toute façon avec chacune des deux prétendantes et aux membres de la famille afin d’avoir leurs sentiments sur la question…

D’autres préoccupations les occuperaient également durant les quelques netissan passées dans les plaines centrales de Zeyia. Quoaru, l’une de ses petites-filles, était enceinte et donnerait naissance à son enfant peu de temps après leur arrivée. Huria et Bamujo, sa petite-fille et sa petite-nièce, étaient maintenant des adultes prêtes à accepter un compagnon afin de fonder à leur tour une famille. Pendant la dernière migration, elles semblaient attirées par deux garçons qui paraissaient tout à fait sérieux et vigoureux. L’ensemble de la tribu devra ensuite approuver le choix des deux jeunes femelles ; une cérémonie pendant la grande fête à Wulio concrétisait finalement les unions. Ainsi, lorsqu’elles effectueraient le chemin du retour à la saison chaude vers le neto de Zeyia, la tribu de Dajbil devrait compter quarante membres, dont 8 juvéniles et 4 adolescentes ; une bonne base pour entrevoir l’avenir avec optimisme…

 

La vie n’était plus que traces

Agdossos

 

Depuis près d’une netissan, c’était l’effervescence à Lomapio la capitale de la province d’Urpi. Juchée sur les hauts-plateaux de Zeyia, la cité accueillait en effet les festivités à Kaholi, la Déesse-Mère agdossos. Estawya, la Grande Prêtresse et descendante de Kaholi, était présente, comme il se devait, et résidait au temple dédié à Kaholi.

Wulio parvenait à son zénith et Estawya devait s’entretenir avec Gerzi, Prêtresse de Ferhqi, une île située au wuli de Zeyia. Gerzi était arrivée le wulir même avec son escorte après un long et éprouvant voyage ; Gerzi étant enceinte. C’était sa première grossesse et celle-ci connaissait quelques complications. Les circonstances avaient été défavorables, car sa mère s’était éteinte prématurément il y a maintenant près de deux wulian. Lié à un mal que les médecins n’avaient su soigner, ce décès avait précipité la nomination de Gerzi à la tête de la province de Ferhqi. Et comme le voulait la tradition, après un temps de deuil convenable, elle se devait d’engendrer une descendance dès sa prise de fonction afin d’assurer sa propre filiation. La cérémonie s’était déroulée il y a maintenant plus de huit netissan  ; Gerzi arrivait donc au terme de sa grossesse. Estawya avait appris l’état préoccupant de Gerzi et décidé de mettre à sa disposition son bateau personnel, ses meilleurs médecins netassaoui et quelques sœurs de son entourage proche, chargées de la logistique et de la sécurité afin de lui assurer un voyage le plus serein possible. Les nouvelles apparaissaient d’ailleurs satisfaisantes puisqu’une des sœurs dépêchées auprès de Gerzi venait de lui apprendre qu’elle se portait bien, quoiqu’un peu fatiguée ; ce qui était bien normal après un tel périple. Sa fille pourrait ainsi naître dans des conditions convenables durant sa présence à Lomapio.

Après une wulir consacrée à la méditation et à prier pour ses sœurs et les peuples de Kahyia ; Estawya partit rejoindre Gerzi. Elle aurait dû la recevoir dans la salle des doléances publiques, mais ses médecins lui avaient conseillé de faire marcher Gerzi qui était restée par trop immobile depuis son départ de Ferhqi. Ainsi, elle l’accueillit à l’entrée du temple puis l’emmena directement dans les jardins afin qu’elle puisse se dégourdir les jambes ; tout en profitant de la vue splendide et apaisante sur les sommets qui bordaient Urpi. Estawya avait proposé de reporter si nécessaire l’entretien de quelques wul  ; mais Gerzi avait insisté pour la rencontrer dès son arrivée. Elle devait au plus vite lui faire part d’un grave problème qui ne pouvait attendre.

Estawya savait très bien de quel sujet Gerzi voulait l’entretenir ; elle avait été prévenue par la GZK, lors de son retour à Lomapio, de la situation difficile que connaissait l’île. Ainsi, après les amabilités de circonstance et après qu’Estawya s’enquit de la santé de Gerzi qui la rassura définitivement sur ce point, cette dernière demanda à s’asseoir sur un banc, proche d’un beau parterre d’hoptie, des fleurs typiques d’Urpi. Estawya percevait très bien que ce n’était pas la petite marche qu’elles venaient d’entreprendre qui l’obligeait ainsi à se poser : mais bel et bien l’abattement moral lié à la situation. En effet, Gerzi lui rappela que l’archipel connaissait depuis quelques netissan un regain d’activités sismiques qui avaient détruit des habitations et surtout des récoltes. Peu de victimes étaient à déplorer et la reconstruction des villages ne poserait pas de problèmes particuliers ; Ferhqi détenait dans son sous-sol des matériaux en quantité importante ; ceux-ci pouvant, au cas où, servir de monnaie d’échange pour des produits de première nécessité venus d’autres provinces. Mais beaucoup trop de communautés vivaient sur le peu de réserves qu’elles détenaient et mourraient de faim rapidement, si rien n’était entrepris. Estawya rassura à son tour Gerzi ; les récoltes se révélaient abondantes dans les contrées du wulo-wuli de Zeyia  ; ainsi les provinces de Farfym, du Queso et d’Orjeb pourraient approvisionner Ferhqi sur leurs stocks, le temps que la situation se stabilise. Elle avait déjà échangé avec les Prêtresses de Farfym et d’Orjeb à leurs arrivées. Elles avaient donné leurs accords et même adressé des ordres à leur administration respective afin d’envoyer nourritures et étoffes dès que possible. Jestmo, la Prêtresse de Queso devait atteindre Lomapio d’ici quelques wul  ; Estawya ne se souciait aucunement quant à la décision qu’elle adopterait pour aider ses sœurs de Ferhqi. Après cet échange, certes préoccupant mais constructif ; Estawya et Gerzi continuèrent leur promenade tout en devisant de divers sujets plus légers, des festivités à venir et des préparatifs du futur accouchement de Gerzi. Puis chacune partit vaquer à ses obligations.

Toutes les dix wulian, les fêtes à Kaholi demeuraient une des rares occasions de réunir l’ensemble du clergé agdossos afin d’établir un état exhaustif de la situation sur Kahyia. En plus, étaient aussi invités à participer, des représentants des autres peuples avec lesquels les agdossos entretenaient des liens étroits ; tant d’un point de vue commercial, culturel que scientifique. De la sorte, avant de dîner, Estawya reçut Ouset, le vénérable astronome netassaoui venu tout droit du continent Monoru. Ouset souhaitait en premier lieu remercier Estawya pour les derniers miroirs que les sœurs avaient conçus et fabriqués et permettaient en conséquence des observations de très hautes valeurs. Depuis l’observatoire du mont Gihow où il œuvrait, il avait pu étudier en détail la comète Pio lors de son dernier passage et ses conclusions avaient été particulièrement remarquées par le milieu astronomique kahyien.
Une fois qu’Ouset eut remercié Estawya et qu’Estawya eut félicité Ouset pour son travail, celui-ci l’informa également qu’il avait peut-être découvert une nouvelle planète au-delà des géantes Quitia et Moroua. Juste avant son départ pour Lomapio, il avait averti d’autres sites dans le but de poursuivre ses observations en espérant pouvoir les confirmer rapidement. À son retour à Gihow, Ouset continuerait ses analyses, mais en attendant il comptait pouvoir utiliser l’observatoire de Lomapio afin de maintenir ses travaux. Estawya percevait à travers ses paroles son excitation face à la gloire à venir s’il avait réellement découvert une nouvelle planète. Elle permit ainsi à Ouset de profiter de la lunette de Lomapio durant son séjour bien que celle-ci soit moins performante que celle de Gihow. Ouset la remercia à nouveau pour sa prévenance et lui promit également de parfaire les connaissances des astronomes locaux.

Ce fut une journée chargée pour Estawya qui se coucha de bonne heure avec la satisfaction d’avoir œuvré au mieux pour ses sœurs et le bien de Kahyia…

 

Les tempêtes succédaient aux déluges, les déluges aux tempêtes

Biamae

 

Alors que Wulio disparaitrait bientôt derrière l’horizon du grand océan Dimahou, Adoui et Epaj, assis sur une plage de Lumia, bavardaient comme ils en avaient l’habitude. Le ciel apparaissait splendide certes, cependant sa teinte rougeoyante indiquait qu’un fléau se déroulait en ce moment même ; en effet, le volcan Toumarou de l’archipel de Zestra entrait de nouveau en éruption.

Adoui venait justement de Zestra, le grand archipel à quelques wul de nage de Lumia  ; il s’inquiétait pour sa famille ; étaient-ils en sécurité, étaient-ils toujours vivants, avaient-ils dû fuir, quelle était l’ampleur des dégâts… ? Bientôt il en saurait davantage ; des pêcheurs avaient annoncé l’arrivée du bateau de Pripria qui transportait des marchandises en provenance de Zestra. Epaj essayait tant bien que mal d’apaiser Adoui, mais rien n’y faisait, son esprit était troublé par la tragédie qui se jouait peut-être en ce moment même.
Tout bon biamae était habitué aux cataclysmes, aux cyclones et aux manifestations telluriques de Kahyia. Dès leur plus jeune âge, on leur racontait ainsi la légende du volcan Edmintige qui, il y a fort longtemps, était entré en éruption avant d’exploser, emportant avec lui l’île et ses habitants dans Dimahou. Un gigantesque tsunami avait ensuite détruit de nombreux villages, tant sur les îles que sur les côtes des continents bordés par l’océan. S’ensuivit un interminable netime qui décima en partie la vie à travers Kahyia. Cela ne restait qu’une légende, cependant fortement implantée dans les esprits, plus particulièrement dans ceux des hôtes de Dimahou autour duquel émergeaient de multiples dômes potentiellement dangereux.

Adoui et Epaj se connaissaient depuis peu. Ils s’étaient rencontrés la wulian précédente, au cours de leur biemini ; cérémonie qui marque pour tous les jeunes biamae le passage entre l’adolescence et l’âge adulte, ainsi que pour les mâles, le départ de leur foyer et leur intégration à une nouvelle tribu afin d’y fonder à leur tour une famille. Le père d’Adoui, Loumpu, était un valeureux pêcheur qui n’avait jamais eu, comme unique ambition, de nourrir convenablement son foyer. Par contre, Adoui espérait lui une existence plus aventureuse. En rejoignant Lumia lors du dernier biemini, il aspirait donc à pouvoir y vivre pleinement sa vie d’adulte et y réaliser ses rêves. Sa liaison avec la fille du chef de Lumia, Lepar, pouvait sans doute constituer une première étape dans ce but. Or, dans un premier temps, Lepar avait considéré défavorablement cette idylle naissante. En effet, deux wulian auparavant, le fils d’un seigneur de l’île Pertis, Japotu, était lui aussi arrivé à Lumia pour son biemini. Lepar souhaitait ainsi que sa fille convole en biemene avec ce dernier ; et ce, afin d’engendrer une descendance qui renforcerait par la même occasion les relations entre les deux îles.

Toutefois, Epaj s’était montrée peu attirée par Japotu ; par contre, elle avait été conquise au moment même où elle connut d’Adoui. Elle n’avait d’ailleurs pas été la seule ; Adoui avait notamment brillé dans les différentes épreuves qui se déroulaient durant le biemini. Il avait ainsi capté l’attention de l’ensemble des jeunes filles présentes et le plaça dès lors comme un prétendant au biemene particulièrement sollicité à Lumia. Ce n’est qu’au fil du temps, et de leurs rencontres régulières, qu’Adoui avait finalement trouvé en Epaj une conjointe potentielle. Cependant, il savait aussi qu’il devrait en démontrer plus à Lepar afin d’obtenir son consentement.

Malgré tout, la situation d’Adoui s’améliorait. Au cours de la dernière pêche aux irtii, un gardirii avait agressé le groupe auquel il avait été affecté. Poissons gigantesques, avec une mâchoire pouvant engloutir un adulte, les gardirii s’attaquaient pourtant rarement, aux biamae. Ils échangeaient aussi entre eux par des infrasons que les biamae pouvaient entendre sous l’eau et avaient appris à décrypter puis à en reconnaître les diverses intonations : d’appel, de chasse, de fuite, d’amour, etc. Les biamae ne pouvaient en produire par eux-mêmes, néanmoins ils avaient conçu des instruments qui permettaient d’émettre la variété de sons discernables par les gardirii afin d’échanger avec eux. Parfois, des pêches communes étaient même organisées ; les gardirii dévorant les espèces les plus grosses, les biamae attrapant les plus petites proies dans leurs filets. Cependant, celui-ci était survenu silencieusement des profondeurs, sans émettre ni le moindre bruit ni le moindre son, clairement en vue de se sustenter, l’estomac sans doute vide. Il donna l’assaut sur un premier pêcheur qui parvint au dernier moment à se dégager en partie de la trajectoire prise par le gardirii. Mais insuffisamment, sa jambe de même qu’une bonne partie de sa nageoire caudale furent ainsi englouties dans la gueule du monstre, qui se retourna pour porter une seconde offensive. Mais, entretemps, Adoui avait sorti son poignard et s’était interposé devant le prédateur. Malgré la différence de taille et de force, le gardirii prit un instant pour jauger son adversaire qu’il jugea suffisamment déterminé et surtout dangereux pour lui administrer une blessure mortelle ; il décida finalement de sonder dans les profondeurs de Dimahou à la recherche de proies moins menaçantes. Adoui, qui était aussi le meilleur nageur de groupe, réussit à ramener le pêcheur gravement touché à Lumia qui succomba malgré tout après plusieurs wul. Après que le corps du pêcheur fut rendu à Dimahou et son âme à Kahyia, Lepar avait chaleureusement félicité Adoui pour le courage et l’abnégation dont il avait su faire preuve lors de ce drame.
Finalement, cet acte héroïque contentait aussi Lepar. Peu avant, il avait eu une discussion avec sa fille qui l’avait convaincu de l’amour réciproque que se portaient et Epaj et Adoui. Japotu, lui, démontrait de préférence des qualités indéniables en tant que guérisseur et médiateur avec les esprits de Kahyia. C’est pourquoi le Conseil des Anciens permit au chamane d’entreprendre l’initiation du jeune biamae. Voir le fils du chef de Pertis prendre un rôle central sur l’île consoliderait de la sorte l’entente entre Lumia et Pertis.

Wulio disparaissait peu à peu laissant le ciel aux étoiles et à net. Pourtant, la situation de ses proches à Zestra tourmentait toujours les pensées d’Adoui. Epaj le regarda alors fixement dans les yeux, lui sourit, lui prit la main et l’emmena vers l’océan pour une baignade, espérant ainsi lui changer les idées. Ils se levèrent, leurs membranes claquèrent au vent puis après quelques enjambées dans l’eau ils s’arrêtèrent. Epaj se tourna vers Adoui ; ils rirent avec éclat. Epaj posa ses bras autour du corps d’Adoui, qui l’enserra à son tour. Leurs têtes s’approchèrent et ils échangèrent un long et délicieux baiser. Cela n’était pas la première fois qu’ils s’embrassaient, toutefois c’était sans aucun doute le plus sincère. De plus, rarement Epaj prenait ainsi l’initiative, elle en ressentit même une certaine gêne, estimant avoir quelque peu profité de la situation de malaise dans lequel se trouvait Adoui. Mais savourer le moment présent était aussi précieux…

 

L’éther devint fournaise

Netassaoui

 

Netissa illuminait la grande forêt d’Oktur du continent Metusai. Umana venait de constituer son équipe qui terminait de se restaurer. Puis les huit chasseurs se regroupèrent afin de prier Oktaw la divinité de la forêt puisqu’ils partaient attraper des trolemii. Umana invoqua également Hodun, le dieu guérisseur, car sa femme Pistik était alitée, gravement malade.

Umana avait été désigné meneur de l’équipe de chasse du fait de son expérience. Il arriverait bientôt au terme de sa vie, mais la tribu ne pouvait se passer de sa grande connaissance de la forêt, de sa faune, de sa flore, de ses dangers. La capture de trolemii n’était pas particulièrement périlleuse en soi. Mais la colonie visée se trouvait proche d’un nid de pegoii qui pouvait à tout instant attaquer les chasseurs, les piquer de leur puissant dard et injecter leur venin s’ils se sentaient menacés. C’est pourquoi Umana avait demandé qu’ils s’enduisent tous de nectar de nepenthie, une plante carnivore aquatique, dont les pegoii détestaient l’odeur par-dessus tout. La prudence restait malgré tout de mise, ainsi Umana expliqua à ses coéquipiers qu’il se placerait lui-même entre le nid des pegoii et le pustokie autour duquel avaient été repérés les trolemii. Mieux valait qu’il soit attaqué plutôt qu’un des jeunes netassaoui qui l’accompagnaient. Il se chargerait également d’arrimer fermement le filet à une branche ; puis le reste du groupe rabattrait les insectes au plus près du pustokie, mais sans les effrayer, car sinon ils risqueraient de s’échapper ; enfin, la plus agile planeuse d’entre toutes, Yaerto, refermerait le piège sur les trolemii.
En effet, les netassaoui peuvent planer grâce à leur petite taille et à la légèreté de leur large squelette. En étirant leurs membres, ils augmentaient ainsi leur surface de contact avec l’air afin d’atteindre un arbre plus éloigné. Ce sont également d’excellents grimpeurs qui se déplacent de branche en branche avec aisance grâce à leurs bras puissants. Par contre, au sol, ils se trouvent à leur tour en péril et deviennent potentiellement des proies pour les nombreux prédateurs de la forêt.
Les trolemii seront ensuite rapportées au village et relâchées dans les larges troncs évidés de jonxie qui contiennent les élevages que pratiquent depuis toujours les netassaoui d’Oktur. Puis ils seront nourris avec les excréments de la tribu et leurs propres déjections alimenteront à leur tour le système racinaire aérien très particulier du jonxie. Ainsi ils engraisseront et leur chair savoureuse procurera pour la wulian à venir des repas dignes de ce nom. Leurs élytres colorés et certaines parties de leur épaisse carapace serviront également à confectionner des objets usuels, de la décoration, des bijoux ou des outils.

Pendant ce temps, Igadi avait grimpé avec Dorjeib sur son kolupie préféré, le plus haut de la région. L’éclat diffusé par Netissa ne permettrait pas des observations convenables, mais il avait reçu des directives venues de son vieil ami Ouset, de l’observatoire de Gihow. Ouset avait en effet observé ce qu’il prenait pour une nouvelle planète au-delà de la planète annulaire Moroua. Ouset avait ainsi demandé à l’ensemble des astronomes netassaoui de porter une attention toute particulière à cette région du ciel, tout en continuant leurs travaux habituels et de lui faire remonter toute observation prouvant son hypothèse.
Le message était parvenu à Igadi par l’intermédiaire de Sudonea, la Prêtresse de Roptesa, ville agdossos la plus proche du village. Comme beaucoup de cités, Roptesa était équipée d’une GZK qui permettait ainsi de recevoir ou transmettre des informations. Igadi était aussi impatient de pouvoir éprouver le nouveau miroir qu’elles avaient conçu et qui lui avait été livré en même temps que le message. Certes, net se trouvait être particulièrement lumineuse, mais cela n’empêcherait pas Igadi de tester cette innovation. D’autant plus qu’il avait passé un temps conséquent pour encapsuler ce miroir dans une nouvelle lunette faite en écorce de bois de zartie.
Une fois parvenus au-dessus de la canopée avec leur matériel, Igadi et Dorjeib s’installèrent aussi confortablement que possible sur les plus hautes branches du kolupie pour entreprendre leurs observations. Dorjeib qui était une élève assidue d’Igadi se montra de suite émerveillée par la qualité de cette nouvelle lunette. Les agdossos avaient réalisé un travail remarquable ; rarement elle avait pu examiner avec une telle netteté les anneaux de Moroua. Cependant, malgré un long moment passé à leur poste, ils ne purent remarquer la présence d’une autre planète. À contrecœur, Igadi finit par donner un cours particulier à Dorjeib sur Carpa la verte, puis de terminer par une brève observation de Tutia, la plus proche planète de Wulio, juste avant que ce dernier n’apparaisse.

Entretemps, Umana et son équipe étaient rentrées de la chasse aux trolemii qui s’était révélée une réussite, car ils rapportaient un nombre conséquent de spécimens. Ceux-ci rempliraient sans aucun doute les estomacs pendant de longues netissan et leur permettraient aussi d’échanger des marchandises avec les tribus agdossos, enudta et biamae de la région.
Une fois les insectes introduits dans le tronc, Umana ne s’était pas attardé avec les autres pour boire un dernier verre de liputrio avant d’aller dormir. Il avait rejoint au plus vite Pistik à leur nid dont l’état s’était malheureusement aggravé. Les guérisseurs conseillèrent même à Umana de lui administrer du venin de maziortii, des petits serpents arboricoles, afin d’abréger ses souffrances. La substance toxique servait d’ailleurs, en doses infimes, de médicament contre certaines maladies nerveuses ; et à enduire les flèches des sarbacanes pour chasser ou se défendre des prédateurs de la forêt.
Umana ne pouvait pourtant se résoudre à prendre une telle décision aussi rapidement. Pistik était la seconde femelle avec qui il avait fondé une famille. Ristag, sa première compagne était morte il y a bien longtemps, attrapée par un ufterii tandis qu’ils cueillaient de juteux gogelai, fruits du gogelie. Ils s’étaient rencontrés quelques wulian auparavant lorsqu’Umana avait quitté le village de son enfance pour rejoindre celui de Ristag. Un seul petit mâle, Ofjoub, qui depuis était parti à son tour plus au wulo pour trouver une compagne, était né au cours de leur union. Pistik, qui était une des sœurs cadettes de Ristag, s’était alors occupée du bébé. Puis comme bien souvent en pareil cas, et une fois Ofjoub sevré, Umana et Pistik se mirent en couple et eurent à leur tour des enfants.

Alors qu’Umana veillait toujours sur Pistik, un lioptii vint se poser sur son épaule. Une larme perla sur la joue d’Umana qui savait pertinemment ce que symbolisait la présence du papillon, incarnation d’Adgtar, le Dieu des morts…

 

Pour toujours les eaux et terres furent souillées

Enudta

 

Vizdam était assis sur le promontoire qui surplombait la plaine de Crafipia, devant la grotte d’où sortiraient d’ici peu les chasseurs qui l’accompagneront cette net. Cela faisait des wulian que cette caverne accueillait la famille de Vizdam, bien plus avant son arrière-grand-père à ce qu’il en savait. Deux feux et quatre gardes en sécurisaient l’entrée des prédateurs qui pourraient vouloir y pénétrer.
Avant que Wulio ne se couche, Vizdam et les cinq autres membres de son équipe avaient terminé de tailler des pointes en pierre qu’ils ligotèrent fermement au bout de lances en bois avec des cordelettes fournies par des fugrii. Ils avaient ensuite été se reposer quelques instants sous les derniers rayons de Wulio afin que leurs plaques dorsales captent un maximum de chaleur, rediffusée durant net dans l’ensemble de leur corps.

La chasse qui se préparait demeurait d’ailleurs particulière dans la mesure où elle était organisée conjointement avec les fugrii de la tribu de Kijtar dont Caspirn, son compagnon, serait le meneur du groupe de traqueurs.
Les fugrii étaient bien plus petits que les enudta, mais pour débusquer les dzernii cette faible taille se révélait fort utile. En effet, les dzernii vivent dans de grandes galeries qu’elles creusent sous les forêts pour se nourrir des racines des arbres. Cette vie dans l’obscurité leur avait fait perdre l’usage de la vue, mais leur ouïe, leur odorat et leur toucher restaient particulièrement efficaces, leur permettant parfois de sortir à la surface afin de diversifier leur alimentation avec des fruits tombés au sol. Elles demeurent malgré tout des animaux redoutables pour les prédateurs ; leur régime de rongeur les ayant pourvues d’incisives très longues et tranchantes.
Les fugrii, eux, maîtrisent le feu, taillent des pierres, fabriquent des armes, mais leur vocabulaire relativement limité et leurs mœurs particulières ne permettent pas une cohabitation totale avec les enudta ou les autres espèces parlantes de la région. Ainsi, seules des chasses ou des actions de défense pouvaient être organisées en commun. Pour ce qui concernait plus singulièrement la traque de cette net, il avait été convenu que les fugrii s’infiltreront par l’entrée de la galerie la plus à l’intérieur de la forêt pour y disposer un feu. La fumée poussera alors les dzernii à regagner l’air libre à l’extrémité du souterrain située en lisière du bois. Tous les accès intermédiaires étant surveillés par de petits groupes de fugrii qui empêcheront donc les dzernii de s’échapper autrement que par la sortie choisie. Là les y attendront les derniers fugrii et les enudta qui les refouleront vers des tranchées dans lesquelles elles chuteront et où elles seront ensuite achevées à coups de lance.

Ainsi, Caspirn avait finement étudié le réseau de galeries des dzernii afin de positionner au mieux ses équipes pour que les proies parviennent là où il le souhaitait. Pour sa part, Vizdam avait prévenu un clan d’enada qui avait établi son campement non loin de la zone d’où sortiraient les dzernii afin qu’elles ne s’alarment pas quand l’assaut final serait lancé.
Un troupeau de curtii avait aussi élu domicile non loin de là, dans la rivière Vistal. Herbivores comme de nombreuses espèces de la région, ils demeuraient peu menacés par les enudta ; leur taille imposante et leur carapace dorsale d’une dureté exceptionnelle leur offrant suffisamment de quiétude en ce sens ; bien qu’occasionnellement, un juvénile qui s’était éloigné du groupe pouvait constituer une proie plus facile à appréhender. Et, en cas de danger, les curtii se laissaient couler au fond de l’eau, ce qu’ils pratiquaient aussi régulièrement pour se protéger des rayons trop forts de Wulio et pour se repaître de plantes aquatiques et d’algues.

Les compagnons de Vizdam l’avaient rejoint et ils partirent donc vers la plaine, là où les tranchées avaient été creusées précédemment. Un groupe de quelques aftipii en chasse d’insectes nocturnes passa juste au-dessus d’eux alors qu’ils arrivaient près des pièges. Caspirn et sa troupe les y attendaient, ils se saluèrent rapidement et sans échanger une parole, puis les différentes équipes fugrii partirent se positionner, la dernière était celle chargée de mettre le feu.
Puis, quelques instants plus tard, le cri caractéristique émis par un fugrii arriva aux oreilles de Vizdam. C’était le signal habituel une fois que le feu fut allumé. Le sol commença d’ailleurs à trembler un peu, puis de plus en plus. Les vibrations montèrent en intensité tandis que les dzernii approchaient de la sortie. Soudainement, la petite trompe caractéristique des dzernii apparut après que la première bête eut percé la terre. Elle sondait l’air frénétiquement et, bien qu’instinctivement elle ressentît que cela puisse être un piège, l’urgence faisait qu’elle devait s’extraire au plus vite afin de permettre aux autres membres du groupe de respirer. À l’aide de ses pattes, elle élargit donc l’orifice puis se positionna à côté. La seconde sortit à son tour et se plaça à l’opposé du trou ; les deux suivantes jaillirent également puis s’avancèrent de quelques pas, dos à la forêt. Toutes paraissaient particulièrement nerveuses, humant l’air avec agitation. Mais les fugrii qui cernaient l’accès s’étaient enduits d’effluves de différentes plantes qui masquaient ainsi leur odeur naturelle. De plus, ils respectaient un silence total en attendant que toute la troupe fût à l’extérieur. La Reine sortit enfin, devancée par ses petits et suivie par les derniers adultes qui se positionnèrent autour d’eux afin de leurs assurer un minimum de protection.
Alors, les fugrii produisirent un vacarme qui effraya les dzernii qui s’enfuirent vers la seule issue qu’il leur restait, mais les amenait aussi tout droit vers les fossés où elles tombèrent les unes après les autres. Les enudta n’avaient plus qu’à transpercer les corps déjà meurtris par la chute pour finir le travail.
Les fugrii, toujours en poste à l’intérieur la forêt, ayant entendu le vacarme provoqué par leurs congénères avaient compris que l’assaut final était lancé. Ils s’élancèrent alors de branche en branche jusqu’à la lisière, retrouvant leurs compagnons de chasse. Une fois arrivés sur place et devant le spectacle des dzernii morts dans les fosses, ils commencèrent une sorte de danse macabre ; poussèrent de grands cris et des chants de victoire ; les mâles ne pouvant s’empêcher d’exhiber leurs testicules bleus auprès des femelles.
Mais Vizdam d’un grognement sec rétablit rapidement le silence, car le temps pressait. En effet, deux adultes dzernii avaient évité le piège, et elles pouvaient donc revenir en espérant défendre les membres de leur troupe. Plus certainement, elles appâteraient des prédateurs de la plaine qui pourraient alors être attirés à leur tour par l’odeur du sang. Il ne restait de ce fait pas un instant à perdre, ils feraient la fête plus tard !
D’abord, Vizdam et ses condisciples se placèrent autour des pièges afin de se recueillir pour remercier Eneda, Dieu originel dont tous les enada et enudta étaient les descendants, de ce succès ; ils invoquèrent également sa clémence pour les âmes des dzernii qui leur avaient concédé leurs chairs en retour. Puis ils sécurisèrent le site pendant que les fugrii équipés de couteaux, fabriqués ironiquement avec des incisives de dzernii, descendirent dans les fosses pour démembrer les prises. Les morceaux furent mis, un à un, dans des sacs que les enudta rapportèrent à leur grotte. Où ils resteront ainsi protégés des charognards, et où ils trouveront de parfaites conditions de conservation. Plus tard et en fonction de leurs besoins en nourriture, les fugrii iraient chercher leur part du butin.

Puis, chacun repartit de son côté, les fugrii vers la forêt, les enudta vers leur grotte. Vizdam était impatient de dormir un peu, car il participait juste après le lever de Wulio à une assemblée à laquelle assisteraient les autres chefs enudta et des représentantes enada, agdossos, biamae et netassaoui de la région. Étant donné que la saison chaude approchait, des prédateurs migreraient bientôt du neto vers Crafipia pour bénéficier des nombreuses proies disponibles. Mais cet afflux occasionnait non seulement une certaine rivalité avec les enudta et menaçait en contrepartie les autres tribus en tant que victimes potentielles. Toutes et tous devaient donc s’organiser et coopérer entre clans afin d’assurer la survie du plus grand nombre…

 

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