Préceptes

L’hiver s’enracina,
les famines firent des ravages

Carences

 

Quelques wulian étaient passées et l’on ne parvenait toujours pas à décrypter les papyrus trouvés à Migepdir. Pourtant, après leur découverte, on avait envoyé aux meilleurs spécialistes dans de nombreux domaines les copies et dessins réalisés sur place.

Les géographes avaient été en mesure d’apporter des hypothèses assez solides. Ils avaient en effet identifié que la carte était bien celle de Kahyia, mais sans doute à une époque plus reculée. Les points représentaient aussi des cités antérieures sur les ruines desquelles les Anciens avaient dû fonder leurs propres nouveaux lieux d’habitation. Ainsi, les divers matériaux qu’on pouvait trouver en grande quantité sur ces lieux avaient permis la construction des cités actuelles ; cette civilisation du passé devait d’ailleurs être très développée, mais alors pourquoi avait-elle disparu ?
À l’aide de mathématiciens, de géomètres et de géologues de Ferhqi, une seconde équipe avait compris le système de coordonnées indiquées sur les cartes. Mais cela ne leurs serait que peu utile car les lieux de dépôts des urnes avaient dû se déplacer depuis, du fait des mouvements telluriques qu’ils n’appréhendaient qu’insuffisamment.
Ainsi, ils en avaient conclu qu’il était préférable de se concentrer sur les points situés à l’intérieur des continents. Car, bien qu’ils se soient eux aussi déplacés, comme à Migepdir qui se trouvaient maintenant à plusieurs wul de marche du repère initial indiqué sur la carte, ils devaient toujours rester plus facilement accessibles que ceux situés en bord de mer ou sur des zones à fortes activités sismiques ; et qui d’ailleurs, avaient peut-être disparu depuis. Ils choisirent ainsi quelques points qui leurs semblaient plus favorables et, les géologues avaient déterminé des aires de recherche en fonction de leurs maigres connaissances sur les mouvements du sol, leur direction probable et leur vitesse estimée. Mais ils avaient bien conscience que s’ils retrouvaient une autre urne cela serait sans doute par le plus grand des hasards.

De leur côté, des linguistes avaient entamé les recherches sur les textes des papyrus. Leur seule conclusion avérée était que ceux-ci avaient été écrits en différentes langues qui devaient être d’un usage assez commun à l’époque où ils avaient été déposés. Cela correspondait aussi à certaines découvertes d’artefacts réalisées au fil du temps et ils purent ainsi circonscrire des zones sur lesquelles telle ou telle langue avait été plus ou moins présente.
Mais, comme on avait déterré une multitude d’objets avec des inscriptions dans ces différentes langues un peu partout sur Kahyia, qu’ils avaient d’ailleurs pris au début pour certaines comme des décorations ; ils n’avaient pu formuler que des hypothèses plus ou moins crédibles sur ces espaces linguistiques en fonction de la fréquence des inscriptions en telle ou telle langue.
Quoi qu’il en soit cette conclusion ne leurs était également que peu utile dans le but de découvrir les autres urnes.

Un troisième groupe avait aussi quelque peu avancé : les biologistes. Ils avaient pu décrire que les deux êtres dessinés sur l’un des papyrus devaient être un mâle et une femelle ; sans doute représentant les membres de l’espèce dominant cette ancienne civilisation. La femelle correspondait en tout point à une agdossos et les organes externes sur le mâle ressemblaient assez fortement à ceux que portaient toujours les netassaoui et d’autres espèces animales. Les enada, enudta et biamae possédaient eux aussi de tels organes mais internes et qui n’étaient visibles que lors des actes reproductifs.
Ils avaient également réalisé un rapprochement anatomique avec certains fossiles trouvés un peu partout à travers Kahyia. Et comme on ne retrouvait pas sur les quelques sites de fouilles de squelettes comparables aux enudta, aux enada, aux biamae ou aux netassaoui, ils en conclurent qu’une ancienne civilisation constituée de mâles et de femelles semblables aux agdossos avait dû précéder les habitants actuels de Kahyia.
Et bien que cette civilisation possédait probablement un fort développement cérébral, elle avait disparu. Tout du moins en apparence, car certains avancèrent aussi l’idée que, peut-être, les espèces pouvaient évoluer au gré du temps ; mais cela restait encore à démontrer.

Quoi qu’il en soit, ces petites préoccupations scientifiques n’intéressaient guère les communautés. Les hivers étaient devenus de plus en plus rudes et de plus en plus longs. Les récoltes chutaient à des niveaux dangereusement faibles, et en beaucoup d’endroits on n’avait plus de quoi nourrir les élevages qu’on abattait alors par obligation. Ainsi, les populations s’étaient tournées vers une alimentation à base de végétaux et l’on avait même redécouvert les vertus nutritives de certaines herbes et plantes. Mais cela ne permettait pas de combler les besoins essentiels en nourriture pour l’ensemble des habitants de Kahyia. La natalité chuta à son tour et le taux de mortalité lui augmenta.
Notamment à cause des épidémies qui réalisaient des ravages dans certaines populations. À nouveau, sans que l’on sache pourquoi, les agdossos furent parmi les plus touchées. Dans quelques cités, les sœurs disparurent en grand nombre ; affectées par un mal inconnu qu’on ne parvenait pas à endiguer. Au point même que certaines administrations tombèrent aux mains d’autres groupes que les agdossos, mais avec des velléités moins pacifiques que les Prêtresses.

Ainsi, la Grande Prêtresse Xiantro dut prendre des dispositions particulières concernant les cités indiquées sur la carte trouvée à Migepdir. Celles-ci virent donc leurs moyens de défense renforcés afin de faire face à d’éventuelles attaques provenant d’autres cités moins prospères et passées sous contrôle non-agdossos.
Elle décida également de regrouper au sein de ces cités le plus grand nombre de scientifiques possibles pouvant œuvrer à la compréhension des documents découverts dans l’urne. Ils devaient conserver un silence absolu quant à la finalité de leurs études ainsi que sur leur espoir de dénicher d’autres urnes. Un nouveau système de communication basé sur la GZK fut ainsi mis au point afin de leurs permettre d’échanger en temps réel et en toute discrétion. La population ne sut donc rien de cette activité scientifique parallèle et de toute façon elles avaient généralement d’autres préoccupations bien plus vitales auxquelles faire face.
Mais comme il n’avait pas semblé nécessaire de cacher la découverte de la première urne à Migepdir, des rumeurs commençaient malgré tout à circuler…

 

Après la fin de l’huile noire,
les guerriers continuèrent les combats à pieds

Prophète

 

Erajo était un vieux chamane d’un village netassaoui installé dans les bois non loin de Migepdir. Ce wulir, alors qu’il était parti avec les autres à la recherche de fruits et pourquoi pas de petites proies, il était tombé sur un okiaie, un arbuste dont la sève était hallucinogène. Comme cela faisait bien longtemps qu’il n’avait pas été en transe, il se dit que c’était le bon moment pour préparer une petite décoction. Ainsi, il passa une grande partie de wulimt à rechercher les autres herbes et plantes nécessaires à la composition de la drogue. Au netir il avala avec les membres du village leur maigre repas, mais sans rien leurs dire de sa découverte. L’ambiance n’était pas à la fête, le temps était toujours plus froid et la nourriture toujours plus difficile à trouver, alors mieux valait qu’il reste discret sur ce sujet.
Puis il regagna son nid, alluma la torche suspendue au toit de sa petite cabane ; la torche était composée de bois et feuilles de sahurie qui se consumeraient lentement au fil de net et lui apporterait ainsi la chaleur nécessaire en ses temps de grand froid. Puis il ingurgita le précieux liquide en plusieurs gorgées et s’allongea sur sa natte constituée de larges feuilles d’elamie.

Au wulir, il descendit presque machinalement de son arbre, marmonnant comme une sorte de lancinante oraison. Il ne répondit d’ailleurs pas au quelques bonjours lancés par les autres membres du village puis pris le sentier menant à Migepdir.

Il passa sans encombre les portes de la cité bien que son comportement intrigua les gardes enudta. Mais comme ils étaient habitués à le voir, ils le laissèrent entrer sans problème. Puis, Erajo se dirigea vers la place du marché, il grimpa sur l’un des arbres bordant celle-ci et commença à déclamer son discours :

— Ils vont venir, ils vont venir, les Hewhay vont venir ! Ils viennent pour nous détruire, nous détruire ! Ils veulent nous tuer les Hewhay, nous tuer et mettre nos enfants en esclavage pour les servir, eux les Hewhay ! ! !
Il y avait peu de monde sur la place, Wulio étant encore bas, les quelques passants bien qu’intrigués par cet énergumène ne lui prêtèrent pas plus attention et s’en amusèrent même.
Erajo continua :

— Je vous dis qu’ils vont venir, les Hewhay, j’en ai eu la prémonition cette net. Les Hewhay vont venir pour nous tuer et prendre nos enfants et en faire leurs esclaves !

Un pêcheur biamae dont l’étal se trouvait proche de l’arbre sur lequel avait grimpé Erajo commença à être excédé par cette agitation soudaine, se retourna et lui lança :

— Oh, ça suffit vieux fou netassaoui, laisse-nous tranquilles et arrête de nous emmerder avec tes prémonitions !

Mais quelques passants s’étaient finalement attroupés suite à l’invective du marchand biamae. Alors encouragé par cette attention, même faible, Erajo poursuivit sa diatribe :

— Je vous dis qu’ils vont venir les Hewhay. Je les ai vu cette net, ils vont venir et nous tuer et prendre nos enfants pour en faire des esclaves et les servir. Ils vont venir grâce aux textes qui ont été trouvés dans l’urne il y a plusieurs…

Erajo n’eut pas le temps de finir, le biamae de plus en plus irrité prit alors trois pierres situées au pied de son étal et les lança en direction du netassaoui. Erajo parvint à en esquiver deux, mais la troisième fit mouche et le toucha à la tête. Étourdi, il fut déséquilibré puis tomba de l’arbre. Heureusement, les netassaoui étaient habitués à de telles chutes en forêt. Instinctivement il déploya ses membres et se posa en douceur au sol. Il passa sa main sur son front qui saignait, mais la blessure n’était que superficielle alors il continua encore et toujours, mais cette fois-ci en marchant à travers le marché.
L’évocation de l’urne par Erajo interpella quelques badauds qui avaient assisté à la scène. Ils avaient en effet eu connaissance de cette découverte réalisée il y a plusieurs wulian, mais depuis plus rien. Pourtant à l’époque celle-ci avait été annoncée comme majeure, mais depuis on n’en avait rien su de plus… pourquoi donc ? ? ? s’interrogèrent-ils.
Ainsi, certains continuèrent à suivre Erajo dans sa déambulation à travers la place pendant que d’autres poursuivaient leurs emplettes. Erajo qui connaissait bien les lieux se dirigea alors vers la fontaine qui avait été érigée au neti puis grimpa sur la sculpture qui agrémentait son centre. De chaque côté de la fontaine, il y avait deux terrasses de tavernes où quelques habitants du quartier avaient leurs habitudes et prenaient tranquillement un evufam. Ainsi, il ne dérangerait plus les commerçants et, en plus, les rayons de Wulio qui était en train de s’extraire d’au-dessus des habitations bordant la place, éclairaient le haut de la sculpture sur laquelle Erajo venait de s’installer qui poursuivit :

— Ils vont venir les Hewhay, ils vont venir je vous le dis, je les ai vus cette net, ils vont venir les Hewhay à cause des textes qui ont été retirés de l’urne. Ils vont venir et nous tuer et mettre nos enfants en esclavage.
Une enada qui se trouvait à l’une des terrasses en attendant un ami l’interpella :

— Mais pourquoi veux-tu que ces « Hewhay » viennent chercher nos enfants et nous tuer ? Et quel rapport avec l’urne ?

Erajo se retourna alors vers son interlocutrice et la fixa de ses yeux jaunis par la drogue prise la veille, ainsi, il reprit plus bas et plus lentement :

— Ils vont venir les Hewhay parce qu’ils ont échoué dans leur tentative de contrôler Kahyia. Nous croyons qu’ils ont disparu, mais ils sont toujours là, prêts à revenir à la moindre occasion. Et, si nous décryptons les textes contenus dans l’urne alors nous leurs ouvrirons la porte.

Puis, soudainement, il se mit à hurler :

— Il faut donc détruire les textes et détruire l’urne maudite ! Les Hewhay ne doivent pas pouvoir revenir, nous ne devons pas leur ouvrir la porte, nous ne devons pas leurs permettre de nous tuer et de mettre nos enfants en esclavage !

Okomia la cheffe de la garde de Migepdir avait été avertie après l’altercation entre le biamae et le netassaoui que ce dernier continuait à faire du grabuge. Il n’était pas question pour elle d’accepter cet état de fait. En arrivant sur la place avec yu gardes, elle aperçut immédiatement de sa haute taille lorsqu’elle était dressée sur ses deux membres inférieurs, le netassaoui perché sur la fontaine. En s’approchant, elle reconnut Erajo, quelques promeneurs, surtout des jeunes, étaient là à l’écouter au pied de la fontaine.
Okomia l’interpella brutalement, les têtes se tournèrent vers elle :

— Erajo descend tout de suite de cette fontaine !

Mais Erajo continua malgré tout en pointant du doigt Okomia :

— Ils vont venir les Hewhay et nous tuer et mettre nos enfants en esclavage. Ils vont venir à cause de l’urne, il faut détruire l’urne. Voyez, ils veulent nous faire taire, car ils savent que nous connaissons la vérité…

Ne la laissant pas finir, Okomia cria alors à son tour :

— Erajo, je t’ordonne de descendre de cette fontaine et de cesser immédiatement !

Puis plus bas en se tournant vers deux de ses gardes :

— Emparez-vous de lui, mais sans brutalité.

Tandis que les gardes laissaient leurs armes à leurs compagnons et se dirigeaient vers la fontaine pour appréhender Erajo, quelques passants intéressés par le discours d’Erajo protestèrent face à cette intrusion, mais sans réelle détermination. Malgré tout Erajo poursuivit pendant que les deux gardes pénétraient dans la fontaine et commençaient à escalader la sculpture :

— Ils savent que nous savons, alors ils veulent nous faire taire. Mais les Hewhay vont venir, à cause de l’urne, il faut détruire l’urne…

Le premier garde enudta arrivé en haut de la sculpture empoigna solidement le bras d’Erajo de sa grosse main, puis le tira vers lui. Erajo commença à glisser n’ayant plus suffisamment de prise sur la pierre, puis le second garde l’attrapa par son buste et ils le descendirent tant bien que mal sous les yeux interloqués des badauds qui s’étaient maintenant attroupés en nombre. Pendant ce temps, Erajo continuait à déclamer sa litanie.
Une fois qu’ils ont atteint l’eau de la fontaine, Okomia s’approcha et mit sa main sur la bouche d’Erajo afin de le faire taire ; pourtant il continuait encore et encore à vouloir parler bien que maintenant on entende plus qu’un murmure. Puis Okomia se baissa vers Erajo :

— S’il te plait arrête, nous te raccompagnons aux portes de la cité et je ne veux pas user de violence contre toi alors s‘il te plait arrête.
À bout de forces, Erajo opina de la tête. Okomia retira donc sa main de son visage, il s’était enfin tu.

— Nous l’amenons aux portes de la cité, tenez-le fermement jusque là, demanda-t-elle aux deux autres gardes biamae qui l’accompagnaient.

Ainsi, la petite escorte reconduisit un Erajo affaibli vers la porte principale. Mais quelle ne fut pas la surprise d’Okomia de voir quelques spectateurs de la scène les suivre en silence.

Une fois qu’Erajo fut mis en dehors de l’enceinte de la cité, le groupe qui les suivait franchit à son tour le seuil de la porte puis chacun à tour de rôle vint le saluer.
Okomia intima aux gardes de la porte qu’Erajo ne pourrait plus pénétrer dans la cité jusqu’à nouvel ordre et qu’elle voulait être prévenue immédiatement de tout nouveaux incidents du même type. Ses consignes furent également passées à l’ensemble des gardes en fonction dans la cité puis à ceux qui les remplacèrent un peu plus tard.
Puis, Erajo et son petit groupe firent un bref passage par son village. Comme celui-ci était quasiment désert, il put rapidement rassembler quelques affaires dans un baluchon ainsi que le reste de la potion hallucinogène préparée la veille. Quelques jeunes femmes étaient présentent avec leur bébé, mais aucune n’osa approcher Erajo pour lui demander ce qu’il se passait. Alors, Erajo et son groupe repartirent et se dirigèrent vers la grotte où avait élu domicile quelque temps le troupeau de jeunes mâles qui avaient découvert l’urne.
Ils arrivèrent peu avant que les derniers rayons de Wulio disparaissent derrière l’horizon. Quelques-uns allèrent chercher du bois pour faire un feu, d’autres suivirent Erajo pour trouver de quoi manger avant qu’il ne fasse complètement noir. Ainsi, ils étaient peathroakkah autour du foyer à partager ce repas frugal. Outre Erajo, étaient présent, une biamae, un mâle et une femelle enada, un frère et une sœur enudta accompagnées par l’un de leurs amis. Nul agdossos donc, bien qu’une très jeune sœur ait écouté Erajo avec beaucoup d’attention durant son discours perché sur la fontaine. Mais une sœur plus âgée l’avait rattrapée par le bras tandis qu’elle allait passer la porte de la cité avec les autres. À part les pe enudta, personne ne se connaissait et ils étaient tous plutôt jeunes et n’avaient pas encore d’enfants.
Ensuite, Erajo réchauffa sa mixture et la partagea avec ceux qu’il devait bien nommer ses disciples. Les doses de drogue qu’absorba chacun n’étaient pas très importantes, mais comme c’était aussi la première fois qu’ils en ingurgitaient cela les fit très vite délirer. Ils passèrent ainsi une bonne partie de net à discourir sur ce qui venait de se dérouler, de la réaction des autorités et finirent pas poser les bases de ce qui était en train de devenir une nouvelle religion. Juste avant de sombrer les unes après les autres dans un sommeil réparateur ils lui donnèrent même un nom : Kophaskan.

Ils restèrent ainsi plusieurs wul à vivre dans la grotte à définir les règles de Kophaskan. Erajo ne mit pas très longtemps avant de retrouver l’okiaie dont il avait à nouveau récolté la sève. Les autres ingrédients étant assez courants dans ces contrées, il put donc refaire une bonne dose de drogue qui les plongea peu à peu dans un délire total, d’autant plus qu’ils ne s’alimentaient guère.
Puis, un wul, qu’elle ne fut pas leur surprise de voir apparaître Akiui, la jeune sœur agdossos, les bras chargés de lourds paniers de victuailles. Erajo et ses disciples l’accueillir avec une grande ferveur bien qu’ils venaient de se réveiller après les discussions de la précédente net. Akiui leurs apprit qu’elle avait entendu Qhigal, l’intendante du temple agdossos, parler avec Okomia dont l’une des équipes avait repéré Erajo et son groupe dans la grotte. Elle entreprit donc de fausser compagnie à la sœur plus âgée qui l’accompagnait presque à chaque instant depuis l’incident du marché. De nature introvertie, son attitude n’avait que peu changé depuis l’intrusion d’Erajo à Migepdir. Ainsi, la surveillance fut peu à peu relâchée ; ce wulir on venait de lui demander d’aller faire quelques courses pour le temple, elle avait alors exploité ce moment de liberté pour s’échapper de la cité. Elle prétexta un don à une famille biamae vivant dans le faubourg auprès des gardes de la porte qui l’avaient laissée passer sans rien demander de plus.
Erajo et ses compagnons lui firent à leur tour un bref exposé de leur vie depuis leur expulsion de la cité et surtout des préceptes qu’ils avaient établis en commun. Et notamment le fait de se nourrir du strict minimum.
Mais la présence d’Akiui fit alors prendre conscience à Erajo qu’ils étaient sous surveillance par les gardes de la cité qui patrouillaient de temps à autre dans les parages et, que les agdossos chercheraient sans doute à les récupérer coute que coute. Il décida donc qu’ils quitteraient la grotte dès le tewul et proposa qu’ils rejoignent la cité de Voskiar située plus au neto. Depuis plusieurs netissan, Voskiar avait été reprise par un troupeau enudta menée par Pegho, une matriarche ambitieuse. Elle avait conduit une révolte des faubourgs contre la Prêtresse agdossos Galumia dont les forces de défense étaient minées par les épidémies et la malnutrition. Par la suite, Voskiar avait su réorganiser la cité afin que toutes et tous puissent vivre au mieux, ce qui avait bien contenté les nouveaux venus des faubourgs, mais un peu moins les habitants natifs de la cité. Erajo jugea ainsi que cet état encore précaire à Voskiar pouvait convenir pour établir des fondements plus solides au culte de Kophaskan.
Toutes furent d’accord et ils partirent donc peu avant que Wulio ne se soit levé et il fallut ro wul aux patrouilles pour confirmer qu’ils avaient bien quitté la grotte, de plus avec Akiui.

Ils mirent près d’une netissan pour rejoindre Voskiar. Ils marchèrent vers le neto pour atteindre au plus vite la mer Pazedir puis ils longèrent la côte jusqu’à la cité. Ils vécurent ainsi des chasses des pe enudta, des cueillettes des enada et de la pêche de la biamae.
Une fois parvenus à destination, ils restèrent méfiants et construisirent une cabane à l’orée d’une forêt voisine de Voskiar puis par approches successives finirent par se faire connaître des habitants de la cité. Personne au niveau des autorités ne prêta attention à ces disciples qui prêchaient une nouvelle religion. Et bien au contraire, dès que Pegho fut instruite de cette présence étrangère et de l’intérêt qu’elle suscitait, elle entrevit les possibilités que pouvait lui apporter cette dernière. Elle invita donc dans l’ancien temple agdossos les yuathro nouveaux venus à lui exposer les fondements de Kophaskan.
Erajo prit la parole :

— Nous sommes venues de Migepdir pour annoncer aux habitants de Voskiar que l’urne contenant des papyrus écrits dans une langue inconnue est un piège fomenté par ceux qui ont rédigé ces papyrus et que nous nommons les Hewhay. Leur but n’est n’y plus ni moins que de nous plonger dans le doute et de nous diviser. Alors les Hewhay pourront revenir sur Kahyia depuis les abîmes, tuer les plus forts d’entre nous et réduire en esclavage les plus faibles. Nous devons donc lever une armée de fidèles puis attaquer Migepdir pour détruire l’urne et les papyrus maudits.

Tout ceci sembla un peu exagéré, même pour Pegho. Mais la ferveur que mettait ce petit netassaoui dans son allocution lui fit prendre conscience de la force de persuasion que pourrait avoir ce nouveau dogme afin de lever une armée pour en effet marcher sur Migepdir. Mais plus dans le but de prendre possession des richesses de la cité, bien mieux pourvue en beaucoup de biens que Voskiar. Les habitants de la cité l’avaient bien soutenue après sa prise de pouvoir ; mais le peu d’avancées auquel elle était confrontée dorénavant la mettait dans une situation plus délicate vis-à-vis de la population. Avoir un but commun, même à moyen terme, était une bonne option en vue de remobiliser tout le monde.
Pegho interrogea ensuite l’un après l’autre les disciples d’Erajo. Chacun lui rapporta au mot près ce que venait de déclarer Erajo. Et si chacun avait un rôle bien défini au sein de la petite communauté, tous avaient la même dévotion envers leur maître. Elle finit par conclure :

— Je pense que vous m’avez convaincu de la pertinence de votre dogme. Je demanderai donc qu’on vous libère un appartement ici même dans mon palais. Vous pourrez ainsi y vivre paisiblement. Je vous donne comme seuls ordres de coucher sur le papier votre doctrine afin que les habitants de la cité puissent se l’approprier chez eux et envers leurs amis et connaissances et aussi de prodiguer des cours aux personnes les plus sensibilisées.

Erajo et ses compagnons apportèrent donc leurs affaires à l’ancien temple agdossos puis dès le tewul entreprirent le travail que leurs avait ordonné Pegho. Pe commençèrent à rédiger le récit qu’ils nommèrent simplement Kophaskan ; les igu autres initièrent les habitants de la cité, tout d’abord en partant à la rencontre de la population puis en tenant des réunions dans une salle du temple qui fût mise à leur disposition.

Très rapidement une bonne partie de la cité prit fait et cause pour le nouveau dogme. Les plus déterminés étaient chargés de le répandre auprès de leur propre communauté. Puis, une grande fête fut organisée pour le solstice de netime et fut même décrétée comme étant le wul de Kophaskan pour marquer la renaissance de Kahyia. Puis, Pegho et Erajo confièrent à de petits groupes de fidèles sous l’autorité d’un des peathroakkah disciples originels la mission de visiter les villages et cités environnantes afin de rallier le plus d’adeptes possibles.
Au wulipe suivant, les faubourgs de Voskiar avaient décuplé, mais on s’organisa au mieux pour s’assurer que chacun mange à sa faim. Kophaskan fut utile en ce sens en instituant une plus grande entraide entre fidèles. Mais Pegho comprit que cela ne pourrait pas tenir très longtemps. Elle décida donc de lancer la fabrication d’armes et la formation accélérée d’un maximum de combattants volontaires qui partirent ainsi un peu plus d’une netissan plus tard en direction de Migepdir

 

 

Les armes infernales accomplirent leurs desseins

Croisade

 

Tadiu, dont la famille habitait Voskiar depuis de nombreuses wulian et faisait partie de la communauté biamae qui fournissait la citée en poissons et crustacés, n’adhéra pas à Kophaskan. À l’adolescence, elle avait décidé de rester à Voskiar pour aider ses parents alors qu’elle aurait très bien pu continuer ses études, car elle s’était montrée particulièrement douée dans le domaine des langues ; tout comme son frère Huypim qui avait rejoint Migepdir et depuis, était devenu un linguiste respecté.

Ainsi, une net, elle décida de voler un rekamii qui lui permit de rallier Migepdir au plus vite. Elle fut donc devant les portes de la cité en hom wul. Mais les gardes ne la laissèrent pas pénétrer dans un premier temps, car elle venait d’une citée qui n’était plus sous contrôle agdossos et représentait par la même un danger possible. Elle demanda qu’on aille chercher son frère qui arriva peu de temps après. Si sa sœur avait fait le déplacement depuis Voskiar sans le prévenir au préalable c’est que cela devait être extrêmement important.
Huypim attesta de la probité de Tadiu et les gardes acceptèrent de la laisser entrer dans l’enceinte. Il s’aperçut également de l’état de faiblesse de sa sœur qui s’était peu alimentée durant son périple et l’amena donc dans une échoppe afin qu’elle prenne un bon repas. Il lui demanda aussi de confier sa monture aux gardes, car elle n’en aurait plus besoin à l’intérieur de la cité. Une fois attablée, Tadiu lui conta alors pourquoi elle était venue précipitamment le rejoindre à Migepdir  :

— Il y a plusieurs netissan de cela, un prophète netassaoui est arrivé à Voskiar avec une petite troupe. Ensemble, ils racontaient à qui voulait les entendre qu’on avait trouvé une urne diabolique à Migepdir contenant d’anciens papyrus et que ceux-ci avaient été envoyés par des êtres maléfiques qui avaient été rejetés de Kahyia il y a fort longtemps pour y revenir et anéantir les populations actuelles ou les soumettre. Ils prônaient donc de retourner à Migepdir pour s’emparer des papyrus maudits et les détruire. Bien entendu, je n’ai absolument pas cru en ces fables, mais malheureusement beaucoup devant les difficultés courantes y trouvèrent une sorte d’échappatoire à leur situation précaire. J’ai même failli t’écrire une lettre pour te prévenir, mais déjà je n’avais guère le temps, car nous avions besoin de toujours plus de denrées alimentaires et que la pêche des biamae en fournissait une bonne partie et, en plus, je me suis aussi dit que tu avais sans doute mieux à faire qu’être informé de ses fadaises.

Huypim acquiesça, en effet il travaillait beaucoup en ce moment même pour découvrir le sens des textes retrouvés dans l’urne. Tadiu continua :

— Mais les prophéties de ses déments eurent un écho jusqu’au temple où l’enudta Pegho qui avait pris le contrôle de la cité à la Prêtresse les reçut et dut sans doute y trouver un certain intérêt, car elle leurs laissa le champ libre pour répandre leur dogme auprès des populations les plus vulnérables ainsi qu’aux villages voisins. En conséquence, de plus en plus de monde arrivait aux portes de la cité et, devant cet afflux qui finalement devenait difficile à gérer, Pegho ordonna de lever une armée afin de marcher sur Migepdir pour détruire les fameux papyrus. Dès que j’ai eu vent de ses desseins, j’ai pris la décision de venir prévenir les autorités de Migepdir avec ton aide. Je n’ai même pas averti notre famille, car une partie avait fait allégeance à Kophaskan comme ils nomment ce nouveau culte dément.

Huypim approuva à nouveau les dernières paroles de sa sœur et, sans dire un mot, prit un morceau de papier sur lequel il écrivit un court texte, puis il sortit, arrêta une patrouille, leur tendit le message qu’il venait de griffonner, échangea brièvement avec eux puis rentra. Tadiu le regarda faire également tout en silence et se jeta sur son assiette. Lorsque son frère fut de retour, elle leva vers lui des yeux interrogateurs, alors il prit la parole :

— Finit ton repas, nous partons ensuite pour le temple, je viens de demander audience auprès de la Prêtresse Ijuqha !

Alors que Tadiu terminait son dessert constitué d’une délicieuse salade de différents fruits de la région, Qhigal, l’intendante du temple, pénétra dans l’auberge.

— Huypim, nous venons de recevoir ton message, Ijuqha vous attend avec ta sœur. Nous avions été prévenues peu de temps avant par son arrivée de Voskiar et comptions de toute façon la convoquer pour connaître les raisons de son périple à Migepdir. Mais la teneur quelque peu alarmante de ton message nous oblige à la recevoir au plus vite… Suivez-moi !

Tadiu qui venait de finir sa salade se leva donc, son frère donna deux petites billes en verre rose, qui servaient de monnaie à Migepdir, au tenancier biamae ; puis elles se dirigèrent vers le temple. Elles pénétrèrent par une porte réservée au personnel et arrivèrent dans les appartements privés de la Prêtresse, car devant l’urgence on n’avait pas eu le temps d’apprêter la salle d’audience officielle.
Ijuqha accueillit donc ses invités dans son bureau puis demanda à Qhigal de prendre des notes et à Tadiu de commencer à lui raconter les raisons pour lesquelles elle avait quitté Voskiar en grande hâte. Tadiu conta à nouveau les derniers événements survenus à Voskiar depuis l’arrivée du netassaoui et de sa bande. Puis Ijuqha lui posa quelques questions afin de préciser certains points. Une fois qu’elle eut une idée exhaustive de la situation, elle demande à Qhigal de transmettre immédiatement toutes ces informations à la Grande Prêtresse Xiantro par GZK. Puis elle remercia Tadiu d’avoir eu le courage de quitter sa famille pour la prévenir du danger. Elle s’enquit ensuite auprès de Huypim s’il pouvait accueillir sa sœur dans son appartement, ce qu’il confirma et lui proposa même, une fois toutes ses forces retrouvées, qu’elle l’accompagne dans ses recherches en linguistique sur les papyrus. Ijuqha écrivit alors une lettre de recommandation à Pevuya qui continuait de coordonner les différentes équipes qui travaillaient d’arrache-pied pour décrypter le contenu de l’urne.
Ro wul plus tard, la réponse de Xiantro parvint à Migepdir. Ses conseillères en stratégie avaient terminé de préparer un plan de défense renforcé des cités indiquées sur la carte. Ainsi, Ijuqha donna l’ordre, conformément au plan, de creuser des fossés piégés autour de la cité, d’ériger une nouvelle enceinte en bois et pierre aux abords de ce qui constituait dorénavant les faubourgs de Migepdir et aussi de creuser des tunnels qui devaient permettre de quitter la cité sans être vu ou en cas de danger d’intrusion imminente. Elle envoya également des contingents dans les villages à plusieurs wul de marche de Migepdir dans le but de protéger ceux-ci et d’effectuer des patrouilles aux alentours pour prévenir la cité dès que l’armée de Pegho serait aperçue. Elle renforça particulièrement le dispositif au neto d’où arriveraient certainement les troupes de Voskiar. La région au wulo de la cité fut mise à profit pour fournir à toutes et tous les besoins en denrées alimentaires et en matériaux.
On forma également un grand nombre d’habitants volontaires à la maitrise des armes et on lança à grande échelle la construction d’arcs, de flèches, de lances, d’épées et de boucliers ainsi que de lageptiv, dont on avait reçu les plans de Lomapio peu de temps avant, qui crachaient de lourds boulets sur d’éventuels assaillants.
Tous ces préparatifs occupèrent l’ensemble de la population qui maintenant pensait un peu moins à ses difficultés quotidiennes face au nouveau danger que représentait l’arrivée probable de l’armée de Voskiar. Malgré tout, on lui cacha aussi le but réel de cette attaque en précisant juste que Pegho souhaitait s’emparer des richesses de Migepdir.

Afin de pouvoir atteindre au plus vite Migepdir, Pegho avait décidé de partir directement au wulo de Voskiar. Ainsi, elle espérait tout au plus parvenir à son but après un peu plus d’une netissan et pouvoir entamer le siège de la cité, voire l’attaquer peu après leur arrivée. Or, comme son armée était composée de personnes de tous âges et de toutes conditions physiques, qui s’étaient en plus affaiblies au fil des netissan, celle-ci n’avançait au mieux qu’au rythme des plus faibles. De plus, ils étaient partis avec beaucoup d’armes fabriquées avant leur départ et qui voyageaient dans de grandes carrioles tirées par des rekamii, des jevatii ou des varsopii. Mais comme wulime était particulièrement pluvieux, cette caravane était souvent ralentie par l’état du terrain. Ainsi, les vivres vinrent rapidement à manquer et ils durent s’arrêter après hom wul de marche afin de reconstituer les stocks de nourriture et permettre aux personnes plus fragiles de récupérer.
Pegho profita de cette halte pour rassembler ses lieutenants et faire un point de la situation précaire dans laquelle ils se trouvaient. Certes, Erajo et ses plus proches disciples faisaient un travail précieux pour motiver les troupes, mais Pegho sentit bien que d’ici peu les circonstances pourraient lui échapper si les difficultés continuaient à s’amonceler. Ils décidèrent donc, une fois tout le monde remis sur pied de bifurquer au neti afin de rejoindre la mer Pazedir puis de la longer jusqu’au fleuve Budo qui les mènerait directement à Migepdir que le fleuve traversait. L’armée sera aussi divisée en trois groupes, des plus vaillants aux plus faibles. Le premier groupe marcherait plusieurs wul d’affilés avant de s’arrêter en terrain propice. Puis il attendrait les deux autres groupes et, pendant ce temps, pêcherait et chasserait pour reconstituer les réserves qui seraient ensuite distribuées entre les différents groupes. Enfin, il repartirait dans cet ordre avec un wul de marche entre chaque groupe. Si cela n’accélérait pas leur allure au moins cela devrait les ralentir au minimum. Erajo et ses apôtres seraient répartis afin d’exhorter au mieux les plus faibles et, seule Pegho officierait pour Kophaskan dans le premier groupe qui n’avait besoin que de peu de motivation pour avancer.
Le premier groupe repartit donc le tewul suivant, succédant à kah wul d’intervalle par chacun des ro autres groupes. Ils avancèrent ainsi tant bien que mal pendant encore près de ro netissan. Et, enfin, ils atteignirent l’embouchure du Budo où ils firent à nouveau une halte de quelques wul afin de recharger les stocks de produits de la mer, qu’ils ne reverraient plus dès à présent.
Ils repartirent donc vers le wuli et Migepdir, mais sans savoir qu’ils étaient déjà observés !

Cela faisait pe wul qu’Hefolap, un enudta, et sa patrouille hétéroclite avaient quitté le village enada dans lequel ils s’étaient installés il y a déjà quelques netissan après l’alerte donnée par Tadiu. Ils marchaient tranquillement, mais toujours aux aguets le long du fleuve Budo quand, un netir ils furent attirés par de la musique et des chants. C’est alors qu’ils aperçurent pour la première fois l’armée de Voskiar  ; le premier groupe conduit par Pegho était arrivé la veille sur une plage à l’embouchure du fleuve et, il venait d’être rejoint ce wul par le second groupe. En attendant le dernier contingent dans les wul à venir, les guerriers en profitaient pour fêter leurs retrouvailles ; sans doute la dernière fête avant l’assaut sur Migepdir.
Immédiatement, Hefolap comprit de quoi il retournait et demanda à ro netassaoui de sa patrouille de partir au village sur des rekamarii, espèce naine du rekamii, pour prévenir Migepdir avec la GZK. Ro wul après, les netassaoui étaient de retour ; le troisième groupe de l’armée de Pegho arrivait au compte-goutte par petites bandes affaiblies et comptait de nombreuses pertes dues tant à la fatigue accumulée qu’au manque de nourriture. Malgré tout, le nombre de guerriers restait incroyable aux yeux d’Hefolap.
À leur retour, un des netassaoui tendit à Hefolap un message qui était signé par la Prêtresse Ijuqha ainsi que par la cheffe des gardes de Migepdir, Okomia. Le message ordonnait à Hefolap et son groupe de continuer à suivre l’armée de Pegho, d’essayer de tirer un maximum de renseignements utiles sur leur mode d’organisation, mais surtout sans se faire remarquer. À n’en point douter, Pegho comptait longer le Budo pour atteindre Migepdir  ; des renforts de la citée étaient déjà en marche vers le village et, sans trop affaiblir l’ensemble du système de défense mis en place avant d’en savoir plus sur les intentions de Pegho, des garnisons installées dans des villages avoisinants viendraient aussi sou peu soutenir celle d’Hefolap. Okomia demandait également à Hefolap de retourner au village afin de pouvoir coordonner au mieux les différentes forces qu’il aurait bientôt sous ses ordres. Ainsi, avant de partir, il laissa le commandement de la patrouille à l’une de ses plus fidèles et aguerries lieutenants, la biamae Qavir. Puis ils mirent en place un système de messagers avec le village.
Après les quelques wul que s’accorda Pegho pour remettre tant bien que mal son armée sur pied et reconstituer ses stocks de nourriture, elle ordonna le départ du premier groupe. Qavir fut quelque peu surprise de ne pas voir l’ensemble de l’armée partir et envoya donc un netassaoui avec sa monture prévenir Hefolap et Migepdir de ce mouvement de troupes particulier. Elle laissa sur place ro soldates agdossos avec des rekamii qui les rejoindraient dès que le reste de l’armée partirait de la plage et, aussi pour confirmer qu’elle suivrait bien le premier contingent de soldats.
Heureusement, Pegho connaissait très mal la région et ne possédait par de cartes. Or, le fleuve Budo suivait un cours certes tranquille, mais constitué de nombreux méandres. Et comme elle longeait strictement la berge, son armée perdit ainsi un temps précieux au lieu de sauter de boucle en boucle comme le faisait la patrouille de Qavir, ce qui lui permit également de réduire le risque de se faire apercevoir tout en préservant ses propres forces et en conservant un œil sur l’avancée de l’armée de Voskiar. Qavir fut rejointe ro wul après par les deux agdossos qui l’informèrent qu’un second groupe avait aussi quitté la plage pour suivre le cours du fleuve, mais qu’un troisième groupe était toujours resté sur place. Qavir fit prévenir immédiatement Hefolap qui, à son tour, envoya l’information à Migepdir, avec ses conclusions qui étaient que Pegho avait dû être obligé de scinder son armée en trois groupes en fonction de l’état de forme de ses troupes qui se rassemblaient à intervalles réguliers pour soigner les malades et se réapprovisionner.
Ijuqha et Okomia furent d’accord avec cette hypothèse et, après quelques échanges avec la GZK, ils convinrent d’un plan. Comme la tête de pont de Pegho devait atteindre le village d’ici kah ou ro wul, Hefolap quitterait celui-ci avec ses troupes ce wul même en mettant le feu aux cabanes en bois faisant ainsi croire à une attaque liée à un quelconque conflit local, ce qui devrait mettre Pegho sur ses gardes. De plus, malgré les renforts déjà arrivés ai village, ils n’étaient pas suffisamment nombreux pour le défendre face aux guerriers les plus aguerris de l’armée de Pegho. Par contre, ses troupes seraient sans doute plus redoutables lors d’une embuscade nocturne pendant que l’armée Voskiarienne dormirait. Ainsi, les soldats de Migepdir partirent en plusieurs groupes distincts faisant croire à une fuite, après avoir mis à sac leur propre refuge. Puis, les différents groupes se rejoignirent un peu plus au wulo du fleuve.
Qavir continuait de son côté la surveillance du premier contingent de soldats et, en effet, lorsqu’ils atteignirent le village laissé à l’abandon, Pegho intriguée par les cendres encore chaudes décida d’attendre le second groupe afin d’analyser au mieux la situation avec l’ensemble de ses lieutenants. Cette brève interruption dans la marche de l’armée permit ainsi aux renforts de Migepdir de rejoindre les troupes d’Hefolap qui avaient maintenant belle figure mais ne permettait pas encore d’envisager une bataille frontale avec les guerriers les plus endurcis de Pegho.
Après pe wul sur place, Pegho décida finalement de continuer son avancée sur Migepdir, mais toujours en laissant son armée divisée, ils se regrouperaient d’ici yu wul environ car ils devraient alors être assez proche de Migepdir pour envisager une attaque de la citée. Dès que Qavir vit que la marche reprenait à nouveau avec la même organisation, elle partit avec sa patrouille prévenir Hefolap tel qu’on lui en avait donné l’ordre.
Une fois que Qavir l’eut rejoint, Hefolap décida de traverser le fleuve avec ses troupes afin de ne pas se trouver sur la même berge et de partir encore un peu plus au wulo pour laisser ro wul de répit à l’armée de Pegho dont l’attention devrait légèrement baisser après leur étape au village incendié. Il laissa à nouveau Qavir et une petite équipe surveiller l’avancée de Pegho et ils attaqueraient donc la tête de pont lors d’une halte nocturne aux environs du second point de rassemblement qu’ils avaient fixé.

L’attaque fut brève, mais d’une efficacité redoutable. En premiers, des enudta et enada foncèrent sur les carrioles de ravitaillement ; rendant inopérationnelles un grand nombre d’entre elles et s’accaparant au passage des sacs de victuailles. Puis des biamae déclenchèrent des feux le long du fleuve et dans la forêt au wulo du campement pour interdire toute fuite dans ces directions. Enfin des netassaoui planèrent depuis les plus hauts arbres jouxtant la clairière avec pour objectif de détruire à l’aide de torches les tentes de commandement et les stocks d’armes en bois. Sous les coups de cette triple attaque, les soldats furent pris de panique et s’enfuirent, mais une troupe arrivée de Migepdir renferma le piège au wuli faisant de nombreux prisonniers parmi ceux qui espéraient pouvoir déguerpir dans cette direction. Seuls ceux qui repartirent par le chemin par lequel ils étaient venus, le long du fleuve, parvinrent à s’échapper.
Le but de l’attaque n’était pas encore de faire des victimes, mais plutôt d’affaiblir fortement la logistique de l’armée de Pegho afin de l’obliger à rebrousser chemin vers Voskiar. Certes, quelques morts furent retrouvés, principalement dans des tentes incendiées et, restèrent aussi au campement quelques soldats qui se blessèrent dans leur fuite dans le noir. En plus des nombreux prisonniers faits dans la forêt, ce premier contingent d’élite se trouvait donc fortement diminué. Les guerriers voskariens ne purent récupérer que deux carrioles de vivres et quasiment aucune arme sauf celles qu’ils avaient sur eux. Les réserves restées sur place furent distribuées dans les villages qui constituaient le système de défense avancé de Migepdir et les prisonniers envoyés à la cité afin d’être interrogés.
Hefolap et Qavir prirent la tête de deux escouades chargées de suivre l’armée en fuite afin de s’assurer de son retour vers Voskiar. Celle-ci rattrapa assez rapidement le second groupe qui la talonnait et tous repartir vers le neto. Puis, ils rejoignirent yu wul après le dernier bataillon qui à son tour fit demi-tour. Mais ils se virent bloqués par la couche de neige épaisse qui recouvrait déjà le littoral de la mer Pazedir. Épuisés, ils s’arrêtèrent à nouveau sur la plage qu’ils avaient quittés quelques wul auparavant et établir un campement. Tout d’abord, moralement très abattue par la déroute, Pegho prit ensuite le temps de réfléchir à un nouveau plan. La ferveur dont faisait toujours preuve les disciples de Kophaskan lui rendit espoir et la conforta dans son idée de conquérir Migepdir. De toute façon, la vie plus au neto de Zeyia deviendrait bientôt trop difficile et mieux valait s’établir dans une cité plus accueillante.
Ainsi, ro wul après leur installation sur la plage, se sachant toujours sous la surveillance de troupes de Migepdir, elle plaça bien en évidence au wulir ro agdossos, sans armes, dont la jeune Akiui qui avait quitté Migepdir avec Erajo plusieurs netissan auparavant. Puis les ro agdossos partirent vers le wulo en longeant le fleuve. Hefolap était le mieux positionné pour suivre la scène puis dès que les agdossos eurent suffisamment marché et n’apercevant pas d’autre mouvement de troupes, il dépêcha peathro soldats les intercepter. Puis, au milieu de wulimt, ro gardes revinrent en précisant que les agdossos avaient été mandatées pour délivrer un message à la Prêtresse Ijuqha à Migepdir, mais qu’elles n’en diraient pas plus jusque là. Pressentant un stratagème de la part de Pegho, Hefolap prit partit immédiatement emportant avec lui un rekamii afin d’accélérer la marche des agdossos vers Migepdir. Il envoya également un messager vers le groupe de Qavir pour la prévenir de son départ, qu’elle prenait donc à nouveau le commandement de la surveillance, qu’elle devait redoubler de prudence et que, pour sa part, il accompagnait les agdossos jusqu’au village. Une fois parvenu sur place, Hefolap avertit Migepdir avec la GZK, mais les agdossos refusèrent de parler avec la Prêtresse via la machine en précisant qu’elles devaient délivrer leur message de vive voix. Ne pouvant leurs faire entendre raison, Hefolap n’eut comme choix que de dépêcher une escorte pour les accompagner jusqu’à Migepdir.

Arrivées au temple, on proposa aux ro agdossos de se laver et se restaurer ; ce qu’elles acceptèrent avec plaisir puisque cela faisait de nombreuses netissan qu’elles n’avaient pu prendre un bon bain chaud, ni de manger convenablement. Puis, revêtues de vêtements propres, elles furent dirigées vers la salle d’audience où les attendait Ijuqha qui fut surprise et attristée par leur état de maigreur notamment d’Akiui qu’elle connaissait bien. Malgré tout, cette rencontre devait respecter un certain protocole et la Prêtresse devait donc cacher sa peine.

— Bienvenue à Migepdir mes sœurs. Vous avez, m’a-t-on dit, un message de la part de Pegho à me délivrer. Parlez sans crainte, je vous écoute !

À son grand étonnement, et malgré son jeune âge et la présence d’une sœur bien plus aguerrie, ce fut Akiui qui prit la parole.

— Prêtresse Ijuqha, nous venons en effet te remettre le message suivant de Pegho. Alors Akiui récita le texte qu’elle avait appris par cœur avant son départ, et ce d’une voix des plus assurée. Nous, armée partie de Voskiar pour prendre possession de Migepdir et de son effroyable urne que nous souhaitons détruire tel que nous l’enseigne Kophaskan, avons été malheureusement attaquées par surprise durant net par les forces du mal de Migepdir. Nous n’avons eu d’autre choix que de nous retirer avec bravoure mais sommes maintenant bloqués par la neige. De plus, l’attaque abjecte dont nous avons été les victimes a considérablement réduit nos forces et réserves de nourritures. Nous savons que Migepdir ne nous accordera pas de répit tant que nous ne serons par retournées à notre belle cité de Voskiar, mais nous demandons aussi à la Prêtresse Ijuqha dans sa grande bonté de bien vouloir nous laisser tranquilles jusqu’au wulipe prochain, sur la plage à l’embouchure du fleuve Budo sur laquelle nous avons établi notre campement. Nous avons besoin de reprendre des forces, de reconstituer nos stocks perdus dans la bataille et de soigner nos blessés avant de pouvoir envisager rejoindre notre chère cité de Voskiar dans les meilleures conditions possible.

Ijuqha leur répondit alors sur le même ton ferme :

— Mes sœurs, j’ai bien entendu votre requête. Mais avant de prendre une quelconque décision, je me dois d’en discuter auprès de mes commandants d’unités. Je vous retrouverai tewul ici même pour vous faire connaître notre réponse. En attendant, j’ai mis à votre disposition un appartement dans lequel vous serez consignées jusqu’à votre départ.

Toutes se retirèrent donc et Ijuqha se précipita vers la salle où se trouvait la GZK afin de pouvoir échanger avec Hefolap. Okomia l’y attendait déjà avec ses plus fidèles suivantes et conseillères. La conversation fut vive, Hefolap pressentant toujours une tactique de diversion de la part de Pegho était pour les chasser au plus vite et au plus loin de Migepdir, Ijuqha et ses proches préférait quant à elles leurs laisser le bénéfice du doute et de les autoriser à camper sur la plage jusqu’à ce qu’ils puissent retourner à Voskiar. Ne pouvant lui faire entendre raison, Hefolap et Okomia obtinrent tout de même la mise en place d’un périmètre au-delà duquel Pegho et son armée ne pourraient circuler librement ; tout en renforçant la surveillance autour de celui-ci par les troupes de Migepdir.

Pendant ce temps, à Migepdir, Tadiu avait commencé par accompagner son frère Huypim à son laboratoire où il travaillait sur des copies des papyrus trouvés dans l’urne. Peu à peu, il expliqua à sa sœur les différents types d’écritures qui étaient utilisés par les espèces de Kahyia. Tadiu assimila toutes ces connaissances en un temps record tout en lisant la littérature de référence sur le sujet avec tout autant de facilité.
Puis Huypim lui fit un résumé de l’avancée de ses recherches sur les papyrus. Il était maintenant certain que les scribes d’alors utilisaient un alphabet à peathroakhom lettres ainsi qu’un système de calcul à iguathro chiffres. Certains signes se répétaient plus souvent que d’autres, il avait également trouvé des combinaisons de lettres plus fréquentes et certaines étaient parfois accompagnées d’un autre signe ce qui devait sans doute en changer légèrement la prononciation comme cela se pratiquait d’ailleurs avec l’alphabet agdossos. Pourtant, malgré ces progrès, Huypim et son équipe ne parvenaient toujours pas à trouver la clé pour déchiffrer ces textes.
Alors, Tadiu pour qui la structure du texte lui rappelait vaguement quelque chose, eut une idée et commença à définir pour chaque lettre un son de sa propre langue. Le concept hasardeux fit quelque peu sourire les membres de l’équipe d’Huypim, mais celui-ci préféra soutenir sa sœur dans sa démarche car souvent elle avait de bonnes intuitions. Ainsi, peu à peu, Tadiu élabora un système de plus en plus complexe basé sur les premiers travaux de son frère. Et puis un wul, elle se mit à chantonner tout en lisant le texte…

Sur la plage, Pegho avait trouvé un nouveau plan et l’envoi des agdossos à Migepdir n’était qu’une diversion pour gagner du temps. En effet, peu après, leur retour, un groupe de jeunes de différentes espèces, qui jouaient sur le sable, avaient trouvé l’entrée d’une grotte dissimulée par la végétation le long des hautes falaises qui bordaient le rivage. Non seulement celle-ci s’était révélée être suffisamment spacieuse pour accueillir le quartier général de Pegho ainsi qu’un dispensaire pour les malades, mais des investigations plus poussées avaient également permis de découvrir des boyaux qui débouchaient jusqu’à loin à l’intérieur de la forêt qui longeait le bord de mer, et surtout bien assez loin derrière le périmètre de surveillance mis en place par les troupes de Migepdir. Certes, seuls des netassaoui pouvaient se faufiler à travers le dédale de galeries, mais cela suffisait pour le plan qu’était en train d’échafauder Pegho.
Ainsi on fit déjà établir sa grande tente de commandement juste devant l’entrée de la grotte afin de dissimuler les allées et venues à l’intérieur de celle-ci. Puis, on forma plusieurs groupes de ro netassaoui chargés de dresser un état de lieux le plus exhaustif possible du plan de défense constitué autour de Migepdir.
Quand ceux partis les plus au wulo de la cité après l’avoir longuement contournée sans être intercepter revinrent après plusieurs netissan, Pegho eu alors une vision très claire de ce qu’elle entreprendrait une fois qu’elle lèverait le camp, comme prévu par son accord avec Ijuqha.

 

 

Les assemblées des peuples Penseurs disparurent

Décryptage

 

Huypim avait convoqué une réunion d’une extrême importance à laquelle fut même conviée la Prêtresse Ijuqha. Ainsi, un wulir, se retrouvèrent les plus hautes personnalités de Migepdir, qu’elles viennent du temple ou du centre de recherche, dans le grand amphithéâtre. Avec ce parterre de célébrités et dans ce lieu si prestigieux, toutes espéraient qu’Huypim déclarerait avoir enfin touché au but.

Mais dès ses premiers mots, elles furent déçues, car celui-ci annonça que son équipe tournait toujours en rond et restait loin de trouver la solution afin de décrypter les papyrus de l’urne. Puis il finit en laissant la parole à sa sœur. Cela surprit l’assistance, certaines hésitant même à quitter les lieux pensant qu’on s’était quelque peu moqué d’elles ; car, comment pouvait-on convoquer une telle assemblée et mettre en avant une élève, certes brillante, mais sans aucune référence crédible. Malgré tout, personne n’osa bouger en la présence de la Prêtresse qui restait, malgré sa propre frustration, toujours stoïque et attentive.
Tadiu monta alors sur l’estrade qui trônait face à l’amphithéâtre et débuta son discours :

— Mes très chères amies, ce n’est pas sans une certaine émotion que je me présente à vous ce wulir. Je perçois bien le scepticisme dans le regard de la plupart d’entre vous, mais laissez-moi quelques instants pour vous exposer les conclusions auxquelles je suis parvenue.
Il y a quelques netissan, après avoir fui Voskiar pour vous prévenir du danger qui menaçait Migepdir, j’ai intégré l’équipe de recherche de mon frère. Lui et ses différents collaborateurs m’ont alors enseigné les connaissances actuelles en termes de linguistique, de langages et d’écritures. Puis je me suis plongé dans l’étude des désormais célèbres papyrus trouvés non loin d’ici. J’ai rapidement été attirée plus particulièrement par le premier d’entre eux et dont la forme laissait penser à un poème ou à un conte.
Dans un premier temps, en appliquant plus ou moins au hasard des sons aux lettres, je me suis mise à chantonner le texte à partir de ses sons. J’ai alors ressenti que j’étais sur la bonne voie, car cela me rappelait vaguement quelque chose, mais dont je ne pouvais trouver l’exacte signification. Mon frère m’encouragea malgré tout dans cette démarche, certes peu académique, mais la plupart de nos grandes découvertes n’ont-elles pas été réalisées grâce au hasard, à des erreurs ou à des changements de paradigmes ?
J’ai alors affiné mon protocole et compris que certains groupements de lettres pouvaient modifier le son initial. Peu à peu, je peaufinais donc le répertoire linguistique que je mettais ainsi en place. Puis un wulir, je me levais accompagnée d’une douce sensation. Sans doute avais-je rêvé et sans doute ce rêve devait être agréable. Puis, alors que je venais de préparer mon petit déjeuner et que je tenais dans une de mes mains mon bol d’evufam ; je pris de mon autre main la copie du papyrus qui m’obsédait tant puis je me mis à nouveau à chantonner… et là, tout s’éclaira !

L’assemblée d’abord sceptique fut rapidement absorbée par le récit de Tadiu. Et à ses dernières paroles, toutes et tous retinrent leur souffle. Mais Tadiu décida de prolonger ce moment ; elle parcourut alors du regard l’ensemble des rangs de l’amphithéâtre puis posa ses yeux dans ceux de la Prêtresse Ijuqha qui l’invitèrent à poursuivre ; ce qu’elle fit :

— J’avais, devant moi, un texte semblable au conte que nous appelons l’« Ultime effondrement ». Ce conte, qui dans la plupart de nos différentes cultures, les adultes apprennent aux enfants, mais que malheureusement nous oublions bien vite à l’adolescence. Mais chez les biamae nous récitons ce conte en le chantant et c’est pourquoi j’eus ainsi la certitude qu’il s’agissait bien du même. J’y retrouvais beaucoup d’intonations revenues du plus profond de mon enfance et, si certaines semblaient toujours imparfaites, cela ne pouvait signifier que mon système avait juste besoin d’être encore amélioré.
J’informai immédiatement mon frère de cette découverte et il se montrera alors enthousiasmé tout en restant sceptique tel que doit l’être un scientifique. Mais en appliquant ma méthode aux autres inscriptions de l’urne, nous sommes parvenus aux conclusions que l’endroit que nous appelons maintenant Migepdir se nommait en des temps reculés « Paris » ; que cette cité devait être une référence en termes d’« arts » et de « littérature » ; que les deux êtres se tenant par la main sont un « homme » et une « femme », sans doute le mâle et la femelle d’une espèce nous ayant précédées ; que nous avons commencé à traduire un texte qui explique la démarche d’anciens scientifiques s’étant regroupés sous l’appellation « Laymeshryle » ; que ses scientifiques souhaitaient conserver à travers ses urnes l’état des connaissances de leur civilisation qui était alors en train de s’effondrer ; que les feuillets accompagnant le boitier contenant des disques indiquent la marche à suivre pour fabriquer un dispositif pouvant les lire ; et encore plus important, que les feuillets qui accompagnent la carte doivent permettre de calculer aussi précisément que possible les lieux où se trouvent les autres urnes, et ce, des nethi de nethi de wulian après !

Tadiu s’arrêta là, l’assemblée restait interloquée et sans voix par ce qu’elle venait d’entendre. Elle croisa alors le regard de son frère qui s’était assis sur l’une des marches de l’amphithéâtre en face de l’estrade où se trouvait sa sœur. Il se leva puis se mit à applaudir frénétiquement, ses membranes claquant l’air et ajoutant encore plus de solennité à ce grand moment. La Prêtresse se dressa à son tour pour applaudir puis toute l’assistance suivit accompagnant ses applaudissements d’une clameur rarement vue en ce lieu généralement si studieux.

Ijuqha se pencha pendant ce temps et fit signe à Huypim de la rejoindre. Celui-ci sut immédiatement de quoi la Prêtresse souhaitait l’entretenir et attrapa donc au passage la serviette qu’il avait posée sur le pupitre à son arrivée.
Sans même laisser le temps à Ijuqha d’entamer la discussion, il tendit à la Prêtresse la serviette en lui disant :

— Prêtresse Ijuqha voici l’ensemble des messages qu’il faut immédiatement faire parvenir à Lomapio. Ils contiennent l’état précis des avancées qui viennent de vous être exposées en termes de linguistique et qui doivent être portées à la connaissance des autres groupes de recherche. Il y a également des messages pour d’autres équipes que cela soit en biologie, en histoire, en géographie, en mathématique et géométrie, etc… et qui traduisent au moins partiellement les textes contenus dans l’urne. Il y a encore beaucoup de travail, mais maintenant que nous avons une base sérieuse les progrès devraient être rapides !

La Prêtresse se pencha tant pour attraper la serviette que pour ne pas montrer son émotion à son entourage et surtout glisser à l’oreille d’Huypim ce simple mot : Merci !

 

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