Faizfet

Pâtures et proies s’effacèrent,
les Penseurs se dévorèrent

Torpeur

 

Netime touchait à sa fin, à Faizfet les neiges commençaient à fondre, la surface du lac dégelait et les rivières de la région voyaient leur débit augmenter tandis que la flore et la faune reprenaient vie.

Une étrange créature qui avait survécu au froid restait tapie sous la vase ; invisible, seuls ses deux yeux scrutaient le fond du lac. Un hefgii nageait tranquillement à la recherche de plancton quand soudain l’opinii surgit de sa cachette, étira son labium vers la proie qu’il harponna puis enserra avec ses deux appendices préhensiles antérieurs. Ses maxillaires atteignirent rapidement le cœur, l’hefgii n’eut pas le temps de se défendre, ni même espérer pouvoir s’échapper. L’opinii, propulsée par ses deux puissants élytres, ramena alors sa proie vers la cavité où elle vivait avec son mâle qui veillait sur les œufs pondus peu de temps auparavant.
Pendant ce temps, une ombre assombrissait le fond du lac ; un nepenthie passait à la surface. Tranquillement, à l’aide de cils placés sur le pourtour de sa large feuille circulaire, il rejoignait d’autres individus de son espèce situés sur le bord, non loin de là. Arrivé auprès de ses congénères, tous émirent des phéromones. Cela eut pour effet d’ouvrir leurs fleurs puis ils expulsèrent par brèves saccades le pollen qui ira ensuite féconder les pistils des autres participants à ce grand bal reproducteur.
Sur la berge, l’odeur produite par les plantes attira un nuopii, dissimulé de la faune environnante grâce à sa couleur verte, lui rappelaient les phéromones sexuelles répandues par les femelles à la saison des amours. Il étendit alors ses deux puissantes pattes arrière qui le propulsèrent sur la feuille du nepenthie. Mais sa surface cireuse le fit glisser vers le centre où se trouve l’urne maudite. Comprenant trop tard son erreur, le nuopii tenta maladroitement de s’extraire du piège ; mais la plante carnivore ayant ressenti la présence de la proie replia légèrement sa feuille entrainant ainsi le batracien vers son appareil digestif dans lequel il chut finalement.

À quelques encablures de là, Duggi remontait à la surface avec son filet empli de poissons. Il irait ensuite troquer sa pêche au marché du wulir de la cité toute proche. Cela faisait bien longtemps qu’une tribu de biamae s’était installée à Faizfet. Certes, ils vivaient ainsi très loin de leur habitat océanique naturel, mais la richesse halieutique de la région les avait sans doute incités à rester ; et toute la communauté profitait donc de leur maîtrise de la pêche.
Il finissait d’arranger son étal qui exposait le fruit de sa pêche constituée d’ebpodii, de wakomii, d’hefgii, d’ifersii et de quelques mollusques comme les qilobii saisis sur des rochers au cours de sa remontée ; Besi, commise au temple de la Prêtresse Mudia, se présenta alors devant lui.

N.D.C. — note du conteur : les espèces habitant les cités cosmopolites de Kahyia possèdent chacune leur langage propre, voire pour certaines des dialectes régionaux. Mais elles ont développé, au fil du temps, une langue élémentaire commune afin de pouvoir communiquer entre elles. Nous retranscrivons ainsi leurs échanges en langage intelligible. Nous indiquerons aussi, entre parenthèses, les traductions kahyiennes de certains termes pour améliorer la compréhension du récit à nos lecteurs.

— Bonjour Duggi !

— Salut Besi, comment ça va ? Toujours sur les préparatifs des festivités du printemps (wulipe) ?

— Oui, oui, ça avance, et je vois que grâce à ta belle pêche de ce matin (wulir) je vais pouvoir ajouter quelques victuailles de qualité à notre stock.

— Merci, que désires-tu ?

— Je vais donc te prendre un sac de qilobii, cinq (Y ou igu) de tes plus gros ebpodii, une vingtaine (X ou hom) de wakomii… et trois (W ou pe) ifersii pour le déjeuner de la sororité.

— Sans problème, je te prépare ça de suite. Au fait, la venue de la Grande Prêtresse Cokyie est toujours d’actualité ?

— En effet, nous avons eu des nouvelles ce matin par GZK. Elle a accosté il y a dix (Y.V ou Iguathro) jours à Ogdylaju. Elle faisait une pause hier à Basp et devrait donc arriver à Faizfet d’ici un mois (netissan) au plus tard.

N.D.C. : tout comme le langage, les communautés kahyiennes interespèces ont développé une numérotation commune basée sur les différents systèmes propres à chaque espèce.
Quelques chiffres se distinguent dont voici l’équivalent actuel, son écriture Kahyienne, sa prononciation, et sa traduction :
1 I Kah Doigt
2 V Ro Couple
3 H Pe Enfant
4 W Yu Famille
5 Y Igu Main
20 X Hom Être
100 O Eda Tribu
1000 T Nethi Étoiles
Puis, on utilise les signes . pour multiplier et : pour additionner qui se prononce respectivement Ath et Ak.
Les règles pour constituer un nombre sont les suivantes :

  • on minimise les opérations au mieux,
  • on emploie d’abord la multiplication puis l’addition,
  • on commence toujours par le chiffre le plus élevé pour terminer par le plus faible.

Ainsi, 8 s’écrit W.V et se prononce Yuathro ; 13 s’écrit W.H:I et se prononce Yuathpeakkah et 120 s’écrit O:X et se prononce Edaakhom.
Un tel système peut sembler complexe aujourd’hui, pourtant ces quelques règles suffisent amplement aux communautés kahyiennes dans leur vie de tous les jours.
Seuls les scientifiques utilisent, dans le cadre de leurs travaux, une numérotation décimale en base 12 qu’il serait inutile de détailler ici.

Besi ne paya pas Duggi dont le fils Vostip était étudiant au temple agdossos. En effet, contrairement à sa sœur qui avait décidé de suivre la voie de son père en devenant pêcheuse, Vostip avait tôt développé un don et une passion pour le dessin. Ainsi, peu après que leur mère les avait quittées pour retourner vivre au bord de Dimahou, il avait intégré le système scolaire agdossos ouvert aux autres communautés et il y avait excellé. Il étudiait maintenant dans une classe supérieure d’art qui lui permettrait bientôt de rejoindre l’équipe artistique du temple et espérait ainsi devenir un peintre reconnu. Duggi troquait donc son éducation contre une partie de sa pêche.

N.D.C. : la monnaie était peu employée sur Kahyia et restait plutôt l’apanage des grandes cités où se réalisaient des échanges commerciaux intercontinentaux. Comme à Ogdylaju par exemple, où des pièces de bronze et d’argent étaient en circulation entre marchands. D’autres villes utilisaient des systèmes monétaires plus simples avec des coquillages, des cailloux ou des morceaux en bois précieux.

La plus grosse communauté était représentée par les agdossos qui avaient fondé la cité et vivaient dans des maisons en pierre. Les autres espèces avaient, elles, conservé leurs habitats traditionnels : huttes en bois au bord du lac pour les biamae, nids dans les arbres dans la forêt jouxtant la ville pour les netassaoui, campements ou grottes plus à l’écart du bourg pour les enudta et enada. La cité avait été établie non loin de sources d’eaux chaudes qui alimentaient les divers habitats en eau potable et en chauffage. Ces sources permettaient également de faire tourner une petite centrale à turbines qui apportait ainsi un peu de confort et de divertissement aux foyers à travers la lumière et la GZK notamment.

À un demi-wul de marche de là, des femelles enudta et enada se prélassaient dans les méandres de la rivière Egio et profitaient des premiers rayons chauds de Wulio tandis que leurs enfants s’amusaient non loin. Les plus jeunes enudta et enada jouaient souvent ensemble au chasseur-chassé et parfois ils inversaient les rôles ; les enada devenant les prédateurs, les enudta les proies. Cela leur permettait ainsi de développer leur sens soit de la chasse, soit de la dissimulation et de la fuite en assimilant les réactions liées au rôle qui ne leur était pas inné.
Wobe, une enada qui allaitait sa fille née au début de netime, discutait tranquillement avec Murshia, une femelle enudta. Le plus jeunes fils de Murshia n’arrêtait pas de grimper sur elle et de lui mordiller les pattes, alors elle le repoussait délicatement en espérant qu’il aille s’amuser avec les autres enfants. Sa fille plus âgée avait filé comme à son habitude avec les adolescents se détendre dans les piscines de boue chaudes et jouer au milieu des geysers qui étaient nombreux dans la région.

— Cela fait combien de temps que Cijopt et ses chasseurs sont partis ? demanda Wobe à Murshia.

— Trois jours (Pe wul), des éclaireurs ont repéré un troupeau de cofamii en migration dans les plaines du sud (wulo) qui font habituellement une halte pour reprendre des forces au bord de l’Egio. Alors c’est le bon moment pour essayer de capturer quelques jeunes pour notre élevage.

— C’est vrai que leur lait est excellent et j’imagine qu’ils s’échangent toujours aussi bien sur le marché de Faizfet ?

— Oui, tout à fait, et cela nous fera de la bonne viande en vue du prochain hiver (netime). Et toi, ta tribu fait quoi en ce moment ?

— Ils sont partis cueillir des fruits et des champignons pour les troquer contre des peaux. Nous devons réparer certaines tentes et en plus, Wobe se tourna vers sa sœur qui dormait paisiblement dans une mare enfumée, Jidie va avoir besoin de son propre foyer maintenant qu’elle va être mère !

Pendant ce temps, Cijopt et sa troupe rentraient à Faizfet en passant par la forêt de Phert avec une dizaine de jeunes cofamii qu’ils avaient capturées. Ils croisèrent Niako, un éleveur netassaoui qui s’affairait près d’un afoptie autour duquel un filet avait été dressé pour empêcher les insectes de s’échapper.

— Salut Niako, comment ça va ? interrogea Cijopt.

— Ah, bonjour Cijopt !

Niako jeta un regard aux prises du groupe.

— Oh ! que voici de beaux cofamii, la chasse a été bonne à ce que je vois !

— Oui, nous sommes plutôt satisfaits, cela faisait un bail que nous n’avons pas eu autant de succès. Et toi, que fais-tu autour de cet arbre ?

— Oh, cela fait cinq wulian (années solaires) que nous utilisons cet afoptie pour notre élevage. Et si nous laissons le filet trop longtemps, il risque d’attraper des maladies par manque de contact avec le reste de la forêt. En plus, cet hiver pas mal d’insectes sont morts à cause du froid, alors j’en profite pour installer l’élevage sur un autre arbre plus jeune et vigoureux.

— Dommage que vous ayez eu des pertes, j’espère que cela ne va pas vous poser de problèmes pour les mois à venir ?

— Ne t’inquiète pas, répondit-il en souriant, déjà nous sommes habitués et en plus, les agdossos gardent des insectes dans leurs serres qui leur servent de pollinisateurs. Nous n’aurons qu’à prendre quelques couples qui engendreront sous peu une nouvelle colonie.

Cijopt se tourna vers son groupe qui terminait de se désaltérer dans les flaques laissées par les dernières pluies.

— Ah, d’accord… Je vois que tout le monde s’est rafraîchi alors on redémarre. La route est encore longue jusqu’à Faizfet  ! Bonne journée Niako, et bon courage avec tes insectes ! finit-il sur le ton de la plaisanterie.

— Au revoir Cijopt, nous nous reverrons sans doute à la grande fête du printemps (wulipe) de Faizfet !

Au même moment, les femelles enudta et enada se prélassaient toujours sous la chaleur de Wulio. Peu avant, elles avaient assisté à l’envol de milliers d’oiseaux au-dessus de la forêt qui annonce souvent un tremblement de terre. Elles s’en amusèrent sans sembler trop inquiètes car elles étaient habituées à de telles manifestations sismiques qui en général ne causait que des dégâts matériels sans gravité.
Par contre, cela avait détourné leur attention et, ainsi, elles n’avaient pas remarqué les trois tiderii tapis dans les fourrés bordant les sources. Bien que leurs dents de sabre luisaient, leur camouflage était parfait et les rendait invisibles. Leur tactique habituelle était que deux d’entre eux surgiraient des broussailles et attaqueraient les adultes dans le but de détourner leur attention pendant que le troisième tentera d’attraper un juvénile.
Tandis que les deux comparses désignés pour faire diversion prenaient appui sur leurs pattes arrière pour bondir, le sol se mit soudainement à trembler. Un énorme geyser jaillit alors entre eux et le groupe. La violence de l’éruption avait surpris les femelles qui se levèrent tandis que les prédateurs se recroquevillèrent à nouveau au plus près du sol pour ne pas être vus. Transportée par le vent, une gerbe d’eau très chaude atteignit un jeune enudta, brûlant son cuir encore fragile à cet âge. Ce dernier poussa des cris de douleur puis courut vers les femelles, poursuivi par les autres enfants qui pensaient toujours être dans le jeu.
Elles commencèrent à le réconforter quand une nouvelle secousse se fit percevoir ; cette fois, elles échangèrent un regard inquiet car celle-ci n’était finalement pas habituelle ; les vibrations devinrent de plus en plus fortes et elles eurent de plus en plus de difficulté à se tenir debout sur leurs quatre membres, Jidie perdit même l’équilibre et s’affaissa sur son flanc ; puis les secousses diminuèrent progressivement et le tremblement de terre semblait parvenir à son terme, Wobe en profita pour aider sa sœur à se relever ; c’est alors que l’enfer se déchaîna…

 

Les hordes livrèrent leurs ultimes combats

Éruption

 

Là où quelques instants auparavant le geyser était entré en éruption, l’eau s’arrêta soudainement de jaillir ; puis, une nouvelle secousse se manifesta ; alors, venue des profondeurs de Kahyia, une colonne de lave surgit. Puis, tout autour du petit groupe, d’autres écoulements et explosions magmatiques émergèrent des différentes sources, habituellement si calmes ; et causèrent parmi les adolescents enudta et enada les premières victimes.

— Fuyez ! ! ! hurla Wobe.

Elle prit son bébé dans ses bras et se mit ainsi à courir en bipède ; Murshia fit de même avec son jeune fils ; Jidie les suivait à quelques pas, plus difficilement à cause de son ventre déjà bien arrondi. Les 3 tiderii bien plus rapides ne tardèrent pas à les dépasser.
Wobe se retourna vers sa sœur qui était entourée des autres enfants et adolescents. Elle remarqua alors, juste derrière eux, le sol qui se lézardait et d’où apparaissait de la lave incandescente :

— Plus vite Jidie, plus vite les enfants ! leurs intima-t-elle.

Jidie déjà presque à bout de souffle ne prit même pas le temps de lui répondre, les plus jeunes s’exécutèrent en augmentant la fréquence de leurs pas et la longueur de leurs foulées ce qui leur fit rapidement rattraper Wobe ; Murshia, qui était plus armée pour la course, suivait toujours de quelques enjambées les trois canidés et, comptait sur leur fort instinct de survie pour les mener vers un endroit sûr. Tybimgu, le plus vieux fils de Wobe, galopait maintenant à ses côtés.

— Tiens, prends ta sœur, je vais aider Jidie, dit-elle en lui passant le bébé.

Surpris, Tybimgu se dressa alors sur ses jambes et attrapa sa sœur qui s’accrocha à son cou tout en hurlant de terreur. Mais il n’eut pas le temps de répondre à sa mère qu’il était sans doute déjà trop tard pour sa tante.
Wobe se remit à quatre pattes et décéléra légèrement pour revenir à hauteur de Jidie. Se tournant pour constater où celle-ci se trouvait, elle la vit alors trébucher, ses membres arrière ayant été rattrapés par la crevasse qui ne cessait de les poursuivre. Elle s’arrêta brusquement et vira sur elle-même projetant sa main vers Jidie dont la moitié du corps disparaissait déjà dans la fissure. Jidie l’agrippa ; Wobe fit un pas de côté pour trouver un point d’appui plus sûr sur le bord du chemin ; puis, avec un ample mouvement latéral de son bras, elle tenta d’extraire Jidie du trou béant et de la lave qui la menaçait. Mais, alors que le plan semblait fonctionner, le ventre de Jidie percuta violemment le pourtour acéré. Sous la douleur du choc, Jidie lâcha la main de Wobe et tomba dans les entrailles rougeoyantes.

Wobe n’eut même pas le temps de réfléchir à ce qui venait de se dérouler, elle bondit et se remit à filer droit devant elle. La fissure poursuivait son œuvre destructrice tandis qu’elle-même fuyait sur le côté du chemin qui longeait toujours l’Egio. Elle finit par reprendre de l’avance sur la crevasse, puis rattrapa les plus jeunes, ne pouvant que les encourager à maintenir leurs efforts bien que certains démontraient déjà des signes d’essoufflement. Alors qu’un peu plus loin elle apercevait une colline devant laquelle la rivière obliquait, elle rejoignit Tybimgu.

— Allez, on continue, ça va ? lui demanda-t-elle ; Tybimgu opina de la tête bien que difficilement.

Une fois passé le coude de l’Egio le terrain changeait ; le chemin suivait toujours le cours d’eau et aussi le relief qui s’élevait ; Murshia se retourna et vit la fissure s’arrêter peu après que le sol fut devenu pierreux.

— C’est fini ! cria-t-elle, ce qui fit s’immobiliser les fugitifs.

Toutes firent demi-tour et observèrent en effet que la fente avait été stoppée en bas de la colline. Même les tiderii en profitèrent pour reprendre leur souffle ; ils remarquèrent alors que leurs proies ne pouvaient s’échapper du piège qui venait de se refermer sur elles. Instinctivement, le premier s’élança suivi de ses deux congénères. L’initiative surprit Murshia et Wobe qui virent deux tiderii s’emparer de deux enfants dans leur large gueule, tandis que le troisième tenait en respect les deux femmes en les menaçant de ses longues canines recourbées.

Puis, soudainement, un nouveau tremblement se fit sentir, accompagné d’un énorme craquement ; une partie du chemin venait brusquement de disparaitre sur toute sa largeur, et ce depuis le virage jusqu’à l’arrière du groupe, emportant avec lui l’un des deux tiderii, trois autres enfants et deux adolescents, dont la fille de Murshia. Spontanément, les survivants reprirent leur course folle, poursuivis par le terrain qui continuait d’être englouti peu à peu et par des gerbes de lave qui s’élevaient dans les airs.
Les deux tiderii encore en vie dépassèrent rapidement Wobe et Murshia. Le sentier montait sur une assez longue distance ; la femelle qui tenait toujours un petit entre ses crocs, profita alors d’une coupure dans le bosquet qui séparait le chemin de la rivière et décida soudainement de plonger dans cette dernière, d’une part pour échapper à l’effondrement du terrain et, d’autre part, pour protéger sa prise. Cependant, la végétation lui cachait la vue en contrebas et elle n’avait ainsi pu apercevoir qu’une fissure courrait également au milieu du lit du cours d’eau et emportait avec elle les flots remplacés ensuite par une coulée de lave. Elle s’écrasa donc contre le sol, se cassant une patte et lâchant le jeune enudta qui était déjà bien affaibli ; inconscients, les deux furent rapidement engloutis par le magma.

Le chemin montait maintenant assez rudement ce qui fit ralentir l’ensemble du groupe très fatigué par cette course intense, surtout les plus jeunes peu habitués à de tels efforts. Le terrain continuait de s’effondrer peu à peu emportant les uns après les autres les plus faibles.
Arrivé en haut de la côte, le tiderii stoppa net sa course puis obliqua soudainement sur sa gauche pour quitter le terrain et commencer à gravir la colline. Il venait en effet d’apercevoir devant lui qu’une fissure fendait également le versant opposé, entraînant derrière elle une étendue de lave. Murshia et Wobe et les quelques jeunes encore vivants la suivirent à la vue du fléau.

— Essayons d’atteindre le sommet, nous serons peut-être en sécurité là-haut ! cria Murshia.

Malheureusement pour elles, les différentes failles qui parcouraient le chemin et la rivière venaient de se rejoindre au pied de la colline. Quelques instants auparavant paisible, la plaine en contrebas était maintenant transformée en fournaise. L’étendue de magma termina son œuvre apocalyptique en emportant vers elle la couche de terre qui couvrait le sol. Le glissement de terrain entraîna Murshia, Wobe, Tybimgu et les derniers jeunes vers leur ultime tombeau.

Seul le tiderii atteignit le terrain plus rocailleux et put ainsi gagner facilement le sommet. Excité de parvenir enfin à l’abri, il se mit alors à tourner frénétiquement sur lui-même. Puis il se pétrifia littéralement sur place ; tout autour de lui, cela n’était que désolation, partout où il regardait il ne vit que feux et flammes jusqu’à l’horizon.
À l’exception du promontoire sur lequel il se trouvait, la région était maintenant dévorée par les flots ardents. Un nouveau long et sourd tremblement se fit d’ailleurs sentir ; la colline s’enfonça alors peu à peu dans la caldera ; le tiderii poussa un cinglant hurlement tandis qu’il sombrait vers les enfers !

 

Les sources d’énergie se tarirent

Propagation

 

Sur l’île de Vekdiot, un troupeau d’enada paissait tranquillement le long d’une plage quand soudain un tremblement se fit ressentir. Ils n’y prêtèrent pas plus attention et continuèrent à brouter et à ingurgiter feuilles et fruits des arbres.
Puis une seconde secousse plus intense et sensiblement proche cette fois-ci se déclara à son tour. Ils s’arrêtèrent et recherchèrent du regard d’où pouvait provenir cette nouvelle manifestation tellurique. Après quelques instants, un adolescent s’érigea sur ses membres postérieurs et pointa de sa main un point un peu plus au large, vers Nadutaki ; une fumée blanche venait d’apparaitre au-dessus du bras de mer.
Malgré tout et comme à leur habitude ils terminèrent leur repas et, peu avant wulk, ils se regroupèrent pour une sieste digestive. À cause des tremblements incessants ils eurent du mal à s’endormir ; surtout les plus jeunes, que les mères prirent dans leurs bras afin qu’ils ne se trouvent plus en contact avec les soubresauts du sol.
Lorsqu’ils émergèrent de leur léthargie, ils constatèrent qu’un petit dôme devenait visible ; une fumée blanche en sortait toujours ; ils pouvaient aussi observer les émissions rougeoyantes au sommet. Un volcan était en train de naître !
Quelques wul plus tard, on percevait très clairement l’île en formation ; après une netissan, elle se distinguait depuis toutes les côtes tant de Vekdiot que de Nadutaki. L’eau devint tellement chaude que les bains de mer étaient maintenant impossibles ; le ciel prit aussi une coloration ocre, permanente et inquiétante.

Plus au wulo, sur le continent Metusai, plusieurs volcans qui constituaient la chaine de montagnes Pijo se réveillèrent à peu près au même moment. En quelques wul, les forêts de Berhiu, situées entre Pijo et l’océan, disparurent, emportées par les coulées de lave. Puis, l’ensemble de la couverture végétale de Metusai fut mise à mal après les pluies acides qui firent suite aux éruptions.
Beaucoup d’habitants de la région n’eurent pas le temps de fuir devant le cataclysme ; seules quelques tribus biamae décidèrent de rejoindre les îles centrales de Dimahou pour y rechercher un abri.

À l’extrémité opposée de Dimahou, d’autres volcans venaient aussi de se réveiller ; plus particulièrement à Ekmondig où la montagne se mit à émettre d’abord de la lave puis des coulées pyroclastiques qui détruisirent les cultures et les cités érigées sur son pourtour.
Puis, soudainement, un pan entier glissa vers la mer. Un tsunami gigantesque déferla alors sur Dimahou et ravagea les côtes de Zeyia puis la plupart des îles et atteignit même les côtes opposées de Metusai et Nadutaki.

Les conséquences de l’effondrement de Faizfet ne s’arrêtèrent pas là et ne furent pas uniquement cantonnées au pourtour de Dimahou. L’onde de choc se propagea à travers Kahyia ; sur Monoru, le volcan Gihow, pourtant éteint depuis de nombreuses wulian, entra à son tour en éruption avec quelques autres qui bordaient le bras de mer entre le continent et l’île de Waslow. Les premières victimes furent les astronomes de l’observatoire situé au sommet de Gihow. Mais la région comportait également des centres de recherche scientifique, notamment archéologique, qui furent irrémédiablement détruits et dont les connaissances seraient malheureusement perdues à jamais.
Au neti de Zeyia, des volcans habituellement plus ou moins actifs de la région d’Adetip se réveillèrent avec fracas, produisant également des coulées pyroclastiques et des raz de marée qui ravagèrent les côtes de la mer intérieure de Nudij.

À travers Kahyia le ciel se couvrit d’un voile rouge pour de nombreuses wulian  ; l’enfer hiémal venait de se répandre.

 

Les préceptes des Livres furent oubliés

Soufre

 

Souvent, ces derniers temps, la forêt clairsemée de Gogum était plongée dans un brouillard jaunâtre. Des coups de hache se faisaient entendre au loin ; quelques femelles du troupeau d’Oizar étaient en train d’abattre un bitermie pour se repaître de ses feuilles et de ses fruits savoureux. Seulement, cet arbre avait été sélectionné par des netassaoui pour accueillir un élevage d’insectes et d’oiseaux, friands des fruits du bitermie.
Tandis que la coupe touchait à sa fin et que l’arbre s’effondra au sol, le clan de Somutri fit irruption avec des armes en os et en pierres taillées. Ils avaient été alertés par les bruits secs des haches et se ruèrent sur les enada. Malheureusement trop tard pour sauver l’élevage. Les enada prirent la fuite devant la violence de l’assaut et une femelle fut même sérieusement touchée à la jambe par une lance.
Les netassaoui ne purent que constater les dégâts ; quatre d’entre eux pénétrèrent sous le filet de protection et récoltèrent les animaux vivants, blessés ou morts lors la chute de l’arbre. Beaucoup n’avaient pas encore atteint leur taille adulte et devront donc être réimplantés dans un autre élevage pour terminer leur croissance. Ce qui inquiétait plus les netassaoui était le nombre important de femelles gestantes qui avaient péri et mettait d’ores et déjà en péril les élevages de la wulian à venir.

Pendant ce temps, Gajiro, la jeune enada blessée au cours de l’assaut, tentait de rejoindre le campement érigé la veille. Elle suivait un cours d’eau dans lequel elle retira la lance puis nettoya autant que faire se peut la plaie. Mais la pointe avait entaillé le fémur et elle ne parvenait que très difficilement à se mouvoir. Cela faisait plusieurs wul aussi qu’elle ne mangeait pas à sa faim et elle arrivait donc à bout de force. Elle décida de sonder le lit de la rivière à la recherche de quelques maigres algues et plantes aquatiques.
Elle glissa malencontreusement sur une pierre ; Gajiro tenta alors de retrouver son équilibre. Mais, en reprenant appui sur sa patte blessée, le poids de son corps brisa l’os et elle chut sur son flanc.
Gajiro à demi consciente resta ainsi affalée dans le lit de la rivière en espérant que ses congénères, sans doute parties à sa recherche, la retrouveraient puis la ramèneraient au campement tant bien que mal. Pourtant la journée passa sans qu’aucune aide vînt à son secours ; peu à peu, le ciel s’assombrit annonçant la venue de net et des dangers qui accompagnaient les ténèbres.

Sebat, un jeune enudta qui avait quitté son groupe il y a peu, était parti en chasse alors qu’on devinait tout juste le croissant de Netissa derrière le brouillard. Tandis qu’il arrivait au bord de la rivière pour se désaltérer, son œil de prédateur fut attiré par la masse du corps de Gajiro encore couchée dans l’eau. Il s’approcha prudemment, la secoua un peu pour vérifier si elle vivait toujours, mais celle-ci resta sans réaction. Puis, alors qu’il retournait vers la rive, il effleura le membre endolori, Gajiro effectua une ruade par pur réflexe ce qui fit bondir Sebat. Elle souleva difficilement sa tête puis la tourna vers la source de la douleur. En apercevant Sebat elle n’eut la force que de gémir faiblement :

— Aidez-moi, aidez-moi…

Sans un mot, Sebat retourna sur le bord de la rivière et coupa quelques lianes qui enserraient le tronc d’un arbre. Il en retira les feuilles puis, en les enroulant les unes avec les autres, il confectionna une corde plus solide. Puis il revint vers le corps de Gajiro qui s’était à nouveau évanouie ; il passa alors la corde autour du cou de Gajiro puis serra de toutes ses forces ; cela fit se ranimer Gajiro qui pointa son regard dans celui de son agresseur et lui lança avec toute l’énergie qui lui restait :

— Eneda, Eneda, Eneda…

— Ne t’inquiète pas, je le prierai dès que tu auras rejoint le royaume des morts ! lui répondit l’enudta.

 

Lire la suite : Effondrement

 
 

5 Commentaires

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